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On nous dira que l’acte dont nous parlons n’est rien de plus que la possibilité même de l’être : dès lors il n’est pas étonnant que l’on retrouve en lui tous les caractères de l’être dont on l’a tiré et que l’on n’en retrouve point d’autres. Cependant il n’en resterait pas moins nécessaire d’expliquer comment on parvient à distinguer de l’être donné sa pure possibilité. Il y a plus : cette possibilité n’est point abstraite ; autrement on ne la saisirait pas dans une opération réelle et effective. Or, on est même obligé de reconnaître que, si l’être est présent, c’est l’opération qui nous le présente, de telle sorte que, si l’acte paraît tenir de l’être son contenu, l’être tient assurément de l’acte son actualité. Par suite, bien qu’il y ait entre les deux termes solidarité, l’un n’est pourtant point le simple décalque de l’autre : chacun d’eux garde une originalité inaliénable. Aussi n’est-il pas vain de remarquer que l’opération anticipe toujours ce que le donné lui offre, tandis que le donné ensevelit toujours des secrets qui échappent à l’opération. Dans l’absolu sans doute la donnée et l’opération coïncident, non pas d’une manière précaire et limitée, mais parfaitement et adéquatement. Seulement, il n’y a plus alors ni donnée ni opération. Car ces deux termes n’ont de sens que pour un être fini : ils ne peuvent être posés que par leur corrélation.

Que l’opération jouisse d’un prestige inaccessible à l’égard de la donnée, c’est ce que l’on comprendra facilement si l’on réfléchit que la donnée est toujours un spectacle à l’intérieur duquel nous pouvons nous placer, mais en nous limitant, tandis que l’opération est à la fois notre essence intérieure et le gage de toutes les victoires que nous obtiendrons jamais sur la donnée quand nous chercherons à régner sur elle et à la réduire. Ainsi la donnée marque nos limites à la fois par sa passivité et par l’horizon dans lequel elle est enfermée. L’opération marque notre puissance parce qu’elle est intime, efficace et riche d’infinies promesses.

Si par conséquent l’idéalisme a pu penser que le monde se réduisait à un système de données représentatives consécutives aux opérations d’un sujet fini, ce qui est une interprétation psychologique de la connaissance, comment ne pas ajouter à celle-ci une interprétation ontologique, puisqu’on a reconnu que le sujet fini ne pouvait pas se suffire à lui-même, qu’on ne pouvait ni le poser comme un premier terme, ni déduire tout le reste de sa seule essence ? Alors l’intériorité de l’être apparaîtrait sous la forme d’un acte dont les opérations de la conscience traduiraient par participation l’indivisible unité. Mais, puisque ces opérations sont elles-mêmes multiples et qu’elles s’exercent dans le temps, il importe dans chacune d’elles que la totalité de l’être nous demeure présente et elle ne peut l’être qu’à condition de la transformer en une immense donnée concrète, inépuisable, mais non point imperméable, et avec laquelle l’espace, le temps, les concepts et les qualités nous permettraient d’assurer, en sauvegardant notre indépendance, une communication réglée. L’acte ne serait pas alors la simple possibilité de l’être. Ce serait l’être même, considéré en soi et dans le principe qui permettra à la conscience, d’une part, de le transformer en un spectacle concret et, d’autre part, de pénétrer en lui par un ensemble d’opérations qui puisent en lui toute leur efficacité : de telle sorte que c’est lui-même qui est le véritable agent de toutes ces opérations et qui fonde corrélativement l’existence du spectacle et de la conscience qui se le donne.

Quant à l’univers en lui-même, il ne peut apparaître dès lors que comme un vaste système de données. Quelle que soit l’étendue ou la finesse de notre regard, nous ne découvrirons jamais rien de plus en lui que des données : en lui l’unité de l’être s’exprime par les relations nécessaires qui unissent entre elles toutes ces données. Tel est l’aspect du réel qu’a perçu le matérialisme. Mais il oublie que c’est par une opération intérieure que nous nous rendons cet univers présent, comme l’idéalisme incline à penser que l’opération se suffit à elle-même. Pourtant, si telle opération n’a de sens que par son rapport de détermination réciproque avec telle donnée, elle ne se suffit pas plus que celle-ci ; en réalité, la donnée disperse l’unité de l’être comme l’opération égrène sa puissance. C’est seulement si nous parvenions à montrer qu’en soi l’acte est indivisible et tout entier présent là où il s’exerce que nous réussirions non seulement à justifier les caractères attribués antérieurement à l’être, mais à montrer encore comment s’effectue l’union intérieure de la conscience et de Dieu, au moment même où l’univers nous en offre le visage visible.

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