Entre l’être et l’acte nous venons d’observer un double croisement. Car l’acte d’un sujet individuel semble vide et inefficace, c’est une possibilité pure, si on l’isole de l’être total dans lequel il s’insère et auquel il s’applique. Et d’autre part, aucune forme particulière de l’être, même cette forme privilégiée qu’est notre corps, n’est capable de subsister si on ne la relie à toutes les autres dans un monde qui ne saurait être enveloppé que par un acte infini.
Ainsi la limitation de l’acte évoque l’idée d’un être infini donné et la limitation de l’être évoque l’idée d’un acte infini qui s’exerce éternellement. N’est-ce pas dire que l’infinité donnée de l’être, c’est la présence en quelque sorte passive de l’infinité de l’acte au regard d’une conscience qui ne fait qu’y participer ? N’est-ce pas dire aussi que l’acte se réalise par le donné, qui le détermine, et que le donné est appelé à l’existence par l’acte, qui le pose ?
Qu’on essaie maintenant d’enfermer le réel dans un acte et le réel se révélera toujours d’une surabondance infinie. Qu’on essaie inversement d’appliquer l’acte à un terme réel et l’excès infini de sa puissance éclatera aussitôt. Bien plus, c’est chaque terme particulier qui surpasse l’efficacité de l’acte, puisqu’il y a dans ce terme particulier une infinité présente dont l’infinie divisibilité de l’espace est une expression abstraite. Et c’est chaque acte particulier qui surpasse la richesse de tout terme concret, puisqu’il y a dans tout acte une infinité dont la possibilité d’être recommencé indéfiniment dans le temps est une expression empirique.
Ainsi l’acte et l’être, infinis tous les deux, se poursuivent sans trêve, se dépassant toujours l’un l’autre et ne parvenant jamais à se rejoindre, à plus forte raison à s’étreindre. Et pourtant on ne peut s’empêcher de penser qu’ils doivent nécessairement se recouvrir. Car il n’y a pas une seule forme de l’être qui ne puisse devenir une donnée pour un acte assez pénétrant et assez subtil ; et il n’y a pas un seul acte que l’on puisse détacher de l’être ni par son origine ni par son objet.
On alléguera contre tout ce développement cet argument célèbre qu’un objet ne peut être limité que par un objet de la même nature que lui, à savoir l’être seulement par l’être et la pensée seulement par la pensée. Mais cet argument n’est pas sans réplique et l’objet de notre analyse est précisément de montrer qu’il est faux. Car dans un milieu homogène aucune limite ne peut être tracée. Qui dit circonscription ou figure suppose une différence qualitative entre ce qui remplit la figure et le milieu sur lequel elle se détache. Le délinéament géométrique est une sorte de matérialisation idéale de cette différence à l’intérieur d’un espace pur. Nous maintenons donc que l’objet particulier sur lequel porte actuellement le regard de notre pensée ne peut être limité que par des objets sur lesquels il ne porte pas et qui sont seulement les objets d’une pensée possible, de même qu’inversement un acte particulier qui s’exerce dans le présent ne peut être limité que par un acte qui actuellement ne s’exerce pas et qui se confond par conséquent avec un objet non pensé, mais qui pourrait l’être. Nous justifions ainsi cette double infinité corrélative de la pensée et de l’objet qui est telle que, sans la première, l’objet ne pourrait pas être limité, et que, sans la seconde, la pensée ne pourrait pas l’être. C’est la manière dont elles s’excluent et pourtant se pourchassent qui donne leur mouvement à la dialectique de la connaissance comme à celle de l’action.