Telle est la raison pour laquelle il appartient à la métaphysique à la fois de dépasser la science et de la fonder. Elle requiert une expérience intime, dont la dialectique articule les différentes démarches, et qui est toute différente de l’expérience de l’objet. Mais l’impossibilité de la métaphysique, aux yeux de la plupart des hommes, provient de ce préjugé de l’objectivité qui l’obligerait à poursuivre on ne sait quel objet transcendant, pour lequel il faudrait avoir recours à une opération mystérieuse de l’esprit pur. Or, ce serait subordonner l’esprit à une réalité hypothétique, qui ne peut avoir de sens que par son rapport avec lui. C’est ne pas voir que l’être véritable réside dans l’esprit, non point faisant de lui-même son propre objet, mais produisant par son seul exercice à la fois le réel et ses raisons. Car tous les aspects du réel sont les conditions, ou les moyens de cet exercice, dont ils expriment à la fois le succès et l’échec. Ce n’est point là proposer une révolution métaphysique, mais chercher seulement à dégager dans la métaphysique son essence cachée, qui reste souvent enveloppée au milieu d’autres recherches où la préoccupation de l’objet continue encore à nous fasciner. On comprend qu’on ait pu faire de l’objet un obstacle, qu’il s’agirait pour la réflexion de surmonter toujours. Mais il faut sans doute en faire aussi un témoin dont on peut dire qu’il nous apporte toujours la révélation du niveau de notre activité spirituelle, au point même où elle exige qu’il n’y ait rien qui puisse lui être donné qu’elle ne l’ait mérité.
« La métaphysique ou la science de l’intimité spirituelle ». Article paru dans le numéro du 15 octobre 1939 de la Revue internationale de Philosophie*. Ce numéro était consacré tout entier à la « Philosophie de l’Esprit ».*