En poussant plus loin que ne l’a fait Descartes la solidarité du Cogito et de l’argument ontologique, on rencontre cette expérience spirituelle fondamentale qui est celle d’un acte que j’accomplis et qui pourtant me surpasse, qui me fait être et dans lequel je ne cesse de puiser, mais auquel je demeure toujours inadéquat, non pas tant par une extériorité qui réside en lui et que je ne parviens pas à assimiler, que par une extériorité qui réside en moi et que je ne parviens jamais à vaincre. C’est cette extériorité qui fait qu’il y a pour moi un monde, à la fois un monde physique qui est composé pour moi d’objets, et un monde psychologique qui est composé d’états d’âme. Et l’on comprend très bien alors comment se réalise l’identification profonde de la dialectique et de l’expérience, qu’une philosophie superficielle oppose trop souvent : car que serait une expérience qui ne s’articulerait pas dans un processus de pensée qui la déborde, que serait une dialectique dont chacune des phases et la relation même qui les unit ne s’exprimerait pas par une opération actuelle de ma pensée ? Il ne suffit donc pas de dire que je ne m’élève de mon acte propre à l’acte absolu que par une simple inférence qui ferait de celui-ci une hypothèse toujours susceptible d’être contestée : cet acte absolu est lui-même présent de quelque manière dans l’acte que j’accomplis, à la fois par la positivité qui est en lui et par les limites que je lui assigne. Mon acte ne lui est pas plus étranger que mon corps n’est étranger au monde dont il fait partie. Je pénètre en lui par cet acte même comme je pénètre dans le monde de l’espace par mon corps. Et cet acte qui est mien me découvre l’intimité même de l’acte pur, non pas en dépit qu’il soit mien, mais parce qu’il est mien, et que je deviens ainsi participant de son intimité et de sa créativité, de même que toutes les lois physiques sont présentes dans mon propre corps et le soutiennent lui-même dans l’existence. Ainsi, c’est son essence même qui m’est révélée, mais de telle manière pourtant qu’étant obligé de reconnaître mes limites, il me faut, pour la poser, passer au delà de toutes les limites possibles, mais par une opération de ma pensée qui lui permet de reconnaître à la fois l’origine de sa puissance, la condition de son progrès, et l’idéal qu’elle vise. Il ne faut pas oublier que ce dépassement est un acte encore, auquel on peut bien donner le nom d’acte de foi, parce qu’il lui manque non point une réalité qui ne lui est jamais extérieure, mais une plénitude à laquelle il demeure toujours inégal et sans laquelle il ne pourrait ni subsister, ni sentir son insuffisance, ni trouver des ressources qui lui permettent d’entrer dans le temps et de la réparer. Ainsi l’exercice de mon acte propre témoigne de la présence de l’acte absolu : mais c’est la présence de l’acte absolu qui fonde la possibilité de mon acte propre.
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