La description que nous venons de faire d’un acte qui se produit lui-même éternellement et qui est antérieur à tous les actes imparfaits qui introduisent l’altérité, c’est-à-dire tous ces phénomènes et tous ces effets par lesquels le monde s’engendre dans le temps, coïncide avec cette primauté de l’infini par rapport au fini sur laquelle repose la métaphysique cartésienne et sans doute toute métaphysique possible. Mais tandis que le rapport de l’infini et du fini paraît souvent n’avoir qu’un sens idéologique, le rapport de l’acte pur et de l’acte imparfait est l’expérience vivante de l’intimité ontologique elle-même. C’est ce que Descartes a admirablement vu quand il est parti du Cogito, dont on peut bien dire qu’il est cause de lui-même, sans quoi il n’aurait aucun privilège sur les objets mêmes de la pensée, mais qui est pourtant hors d’état de se soutenir en raison de l’insuffisance qui est en lui et qui se révèle à nous d’une double manière : par le doute qui l’assiège à l’égard de tout objet possible, et par l’impossibilité pourtant où il est de cesser d’être une simple puissance autrement que par la pensée de quelque objet déterminé. Ainsi la liaison du Cogito et de l’argument ontologique dans le système cartésien est destinée à exprimer que, si nous nous expérimentons comme cause de nous-même dans l’acte de la pensée, cette causalité par laquelle nous nous donnons une existence finie suppose à plus forte raison dans l’existence infinie un pouvoir absolu d’autoréalisation sans lequel le nôtre même ne serait pas possible. Ce qui nous permet d’apercevoir pourquoi Descartes peut dire que nous sommes nous-même un être créé, mais que, notre moi n’étant qu’un acte de pensée, rien ne peut être créé en lui que la possibilité de cet acte dont la disposition lui est toujours laissée : de telle sorte qu’il est créé créateur de lui-même dans la mesure où la mise en œuvre de cette possibilité ne peut dépendre que de lui. On voit en même temps avec quelle profondeur Descartes, dans cette liaison de son existence propre, telle qu’elle lui a été découverte dans l’intimité du Cogito, avec l’existence totale, loin d’accorder à celle-ci une extériorité ou une objectivité qui l’aurait subordonnée au Cogito, l’identifie avec la création absolue de soi par soi, c’est-à-dire avec la perfection même de l’intimité.
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