Si nous cherchons maintenant en quoi consiste l’existence du moi, en tant qu’il est séparé du monde, et qu’il porte en lui une réalité intérieure, subjective, secrète et qui suffit à le distinguer de tout autre moi, nous dirons que le moi est une possibilité pure. Le propre de notre vie, c’est d’actualiser cette possibilité, de la transformer en existence. Mais il ne faut pas méconnaître que le moi, c’est d’abord l’existence de cette possibilité. Et l’on peut dire que c’est le sentiment que nous sommes en effet une possibilité, dont l’avenir nous est pour ainsi dire remis, qui donne à notre conscience sa plus extrême acuité. Nous ne nous tournons plus vers nous-même comme vers un objet donné auquel s’applique notre curiosité, mais comme vers un être encore à naître qu’il nous appartient de faire surgir à la lumière, qu’il s’agit pour nous non pas de connaître, mais de produire.
Cependant, la possibilité réside dans une certaine rencontre qui se réalise en chacun de nous entre la liberté et la nature. Si nous n’étions que liberté, nous serions aussi tout-puissant et on se demande comment nous pourrions encore choisir, et ce qui guiderait ou limiterait notre choix. Mais si nous n’étions que nature, nous serions soumis à une implacable nécessité et nous n’aurions pas plus le droit de dire moi qu’une plante. Or la nature fait de nous un être qui est tout à la fois déterminé, et solidaire de ce grand Tout où il est placé, qui ne cesse de le soutenir et de le nourrir. Et le propre de la liberté, c’est de nous empêcher de nous identifier avec elle, c’est de nous permettre d’en disposer, au lieu de lui demeurer asservi. Elle produit ainsi une transformation de notre nature qui en change radicalement la signification. Tant que la liberté n’intervient pas, la nature n’est qu’un jeu de forces qui agissent en nous malgré nous et dans lesquelles le moi n’est pas proprement engagé. Mais la liberté en suspend le cours : elle les réduit par conséquent à l’état de puissances pures qui offrent une matière à notre activité et dont l’emploi nous est pour ainsi dire laissé.
Dès lors, l’image que nous nous faisions de la conscience se trouve singulièrement modifiée. On s’est demandé souvent en quoi consiste le caractère original de la réalité subjective et comment elle s’oppose à l’autre. Elle n’est pas formée par des objets, si subtils et si ténus qu’on puisse les concevoir, puisque le propre de tout objet, c’est d’avoir une existence hors de nous. Elle n’est pas formée par des phénomènes, puisqu’elle est précisément, à l’inverse du phénomène, ce qui ne se montre pas, ce qui ne se manifeste pas. Elle n’est pas non plus formée par des états, qui ont toujours une certaine stabilité, au lieu que le subjectif, c’est comme on l’a dit souvent l’instabilité même. L’essence de la conscience, c’est précisément de ne rien contenir qui soit déjà réalisé ou même, si l’on veut, qui soit déjà réel. C’est que, à l’égard du monde des corps où se déploie notre existence visible, notre conscience n’est faite en effet que de possibilités. De là le caractère d’ambiguïté qui est toujours inséparable de l’existence qu’on lui attribue. Car les uns diront, en l’opposant à ce que l’on voit, à ce que l’on touche, qu’elle est dépourvue d’existence, qu’elle est une ombre ou un reflet ou, selon un mot qui est devenu célèbre, un épiphénomène, qu’elle ne marque pas son empreinte sur les choses ou qu’elle est privée de toute efficacité : ce qui est vrai aussi longtemps qu’on la considère comme conscience pure. Les autres au contraire diront qu’elle a une réalité plus profonde que celle de tous les phénomènes, puisqu’elle n’est le phénomène de rien, que, loin d’être le phénomène d’un phénomène, elle est la source et le foyer auxquels il faut rapporter le pouvoir de se représenter les phénomènes et de les modifier. Ainsi il est naturel que l’on mette la conscience tantôt au-dessus et tantôt au-dessous de l’univers observable, car elle est au-dessous de lui parce qu’il n’y a rien en elle qui soit effectué, de telle sorte qu’à parler exactement, on peut dire qu’elle n’est rien ; et elle est pourtant singulièrement au-dessus, puisqu’elle est l’origine et la raison d’être de tout objet que nous pourrons jamais concevoir. C’est justement ce que l’on veut exprimer en disant qu’elle n’est rien de plus qu’une possibilité, mais qu’elle est l’être même de cette possibilité.
Or le rapport entre le possible et le réel peut toujours être parcouru à l’intérieur de la conscience dans les deux sens opposés. On peut dire que le propre de l’intelligence, c’est de transformer le réel en possible, la représentation n’étant rien de plus que la possibilité de l’objet et toutes les explications par la cause ou par la raison ayant pour fin de retrouver dans le réel la possibilité d’où il peut être tiré. Le propre de la volonté au contraire, c’est de prendre possession d’une possibilité et de lui permettre d’avoir accès dans un monde réel et commun à tous en lui donnant la matière qui lui manque et en triomphant des résistances qu’elle ne cesse de lui opposer.
On n’a pas le droit de refuser toute existence à la possibilité sous prétexte qu’elle s’oppose à l’existence présente et donnée. Il faut même lui assigner une existence comparable à toutes les autres, puisqu’elle n’est pas un néant pur et qu’il y a entre l’être et le néant une coupure absolue. Mais la possibilité, c’est précisément la forme d’existence qui appartient à la conscience et à elle seule : car en elle tout le réel devient possible, et tout le possible aspire à se réaliser. Elle est, si l’on peut dire, le creuset et le laboratoire de toutes les possibilités. C’est pour cela aussi, comme on l’a fait remarquer bien souvent, qu’elle met en question tout ce qui est, qu’elle ramène toute chose vers sa pure origine, qu’elle est strictement le premier commencement de moi-même et du monde.
La véritable dignité du moi, c’est donc de pouvoir toujours rompre le contact avec son être réel pour redevenir à chaque instant un être possible qui transforme précisément son être réel. Mais dès que nous nous apercevons que nous sommes un être possible, nous cessons de nous heurter à nous-même comme à un bloc résistant et immuable auquel la fatalité nous enchaîne. Nous participons à une réalité souple et ductile dont nous pouvons dire à la fois que nous la recevons et que nous la faisons. Elle regagne en richesse ce qu’elle perd en rigidité. Mais c’est une richesse dans laquelle il nous appartient de puiser, et de laquelle nous ne savons pas encore ce que nous pourrons posséder. De là l’incertitude où le moi ne cesse de demeurer, l’anxiété qui ne le quitte pas en présence de cet avenir toujours ouvert devant lui à la fois comme une menace et comme une promesse. Le caractère le plus remarquable du possible, c’est que nous ne pouvons le concevoir que comme multiple. Le réduire à l’unité, c’est le changer en nécessaire. Le propre de la conscience, c’est d’osciller sans cesse entre des possibles différents. De chacun d’eux on peut dire qu’il est le moi et qu’il ne l’est pas. Le moi est au-dessus de tous les possibles ; en un sens il les survole, en un autre sens, chacun d’eux exprime, dès qu’il l’a conçu, une proposition qui lui est faite, et déjà une partie de son essence. Ils ne pourront pas prendre place tous à la fois dans le réel. Car chaque action nous détermine et nous fixe et constitue toujours par rapport à certains possibles une démarche d’exclusion. Mais cette exclusion est peut-être moins absolue qu’on ne pense ; il n’y a pas de possibilités qui soient en moi et auxquelles je renonce tout à fait : un regret accompagne toujours ce renoncement. Elles trouvent souvent quelque voie détournée par laquelle elles parviennent encore à se faire jour. Elles imprègnent et colorent d’une teinte originale les possibilités mêmes qui se sont réalisées.
Seulement on ne peut nier que l’essence même de la vie, ce ne soit de m’obliger à faire un choix entre tous ces moi possibles que je porte au fond de mon être, dont on dit tantôt qu’ils luttent pour l’existence et tantôt que les circonstances extérieures étouffent l’un et permettent à l’autre d’éclore, mais dont je ne puis nier pourtant que ma volonté les enveloppe tous et trouve en eux la matière et l’instrument de son exercice. Ainsi je ne puis considérer sans une admiration qui éveille à la fois une incertitude et un élan, tous ces êtres naissants que je sens en moi à chaque instant, avec lesquels je ne cesse de composer, dont je favorise ou dont j’arrête la croissance et dont il me semble que je ne puis jamais ni les anéantir tout à fait, ni les conduire jamais jusqu’au terme de leur perfection. Le moi est toujours inachevé ; il est toujours en chemin sur le trajet du pouvoir au vouloir et du possible à l’être ; multiple plutôt qu’un, toujours plus complexe qu’il ne paraît, craignant à la fois de ne pas se réaliser et de se mutiler dès qu’il se réalise, choisissant dans ce qu’il est, engageant ce qu’il va être, incapable de reconnaître d’avance ce qu’il abandonne et ce qui lui sera donné, recevant à chaque instant une existence nouvelle qui dépend pourtant d’un acte qu’il vient d’accomplir, qui n’exprime jamais qu’une seule de ses puissances et qui pourtant les dépasse toutes. C’est cette ambiguïté des possibles qu’il porte au fond de lui-même qui est le moi véritable. La plante ou l’animal, et même l’animal en nous, n’ont qu’un possible devant eux. C’est parce que le moi en a une infinité qu’il est proprement un moi et que ce qu’il sera pourra être regardé comme sien.
Nous dirons donc du moi qu’il n’est pas un objet, ni un objet matériel, car il ne se confond pas avec le corps, ni un objet spirituel, car il n’y a pas d’objet spirituel. C’est que le moi est esprit et qu’étant esprit, il n’est rien de plus qu’un acte qui s’accomplit. Mais il est un acte engagé dans une nature. Et c’est pour cela que nous pouvons introduire une distinction entre les virtualités dont il dispose et l’opération qui les actualise : ces virtualités ne réussiront jamais toutes à se réaliser. Aussi ne faut-il pas s’étonner si le moi se complaît toujours en lui-même, où il trouve une richesse à la fois inépuisable et inexplorée, et s’il ne peut pas pourtant s’en contenter, puisqu’elle n’existe alors que pour lui seul comme une aspiration toujours renaissante plutôt que comme une possession véritable : la vie acquiert tout à coup pour lui une extraordinaire gravité, au moment où il faut qu’il produise au dehors cette réalité qu’il porte au dedans, qu’il l’oblige à subir l’épreuve de l’obstacle, à porter témoignage pour lui, à quitter cette retraite où le regard du moi était seul capable de l’atteindre pour apparaître dans un monde visible par tous où le moi montre sa présence, joue son rôle, assume sa responsabilité.
Toutefois, en disant que l’être du moi est un être possible dont la réalisation lui est laissée, il importe de distinguer trois acceptions différentes de la possibilité : c’est leur rapport qui constitue la vie même de la conscience. Au premier sens en effet, nous pouvons entendre par là toutes les dispositions qui appartiennent à notre nature et qui ne sont rien de plus que des possibilités tant que nous les empêchons de s’exercer. Elles fournissent alors une sorte de clavier au jeu de la volonté. Mais ces puissances de la nature expriment ce qu’il y a en nous d’individuel et de limité, ce qui nous a été donné ou ce que nous avons reçu. De là l’inégalité qui peut exister entre elles. Il n’y a rien au monde qui nous paraisse plus arbitraire, qui produise autant d’étonnement, qui soulève autant de questions que la répartition des dons naturels entre les différents individus. Laissons de côté le problème de savoir s’il n’y a pas entre eux une mystérieuse compensation. Observons seulement que chaque don qui est en nous n’est pourtant qu’une offre qui nous est faite, que son usage dépend de nous, que nous pouvons le laisser flétrir, mais que, si nous savons le reconnaître et le mettre en œuvre, il doit devenir l’instrument de notre vocation. Reconnaissons encore qu’il y a chez tous les hommes, bien qu’à des degrés différents, toutes les aptitudes caractéristiques de l’homme lui-même et que la culture est capable de développer certaines d’entre elles dont la naissance ne nous avait apporté que le germe. Remarquons enfin que la nature de l’homme elle-même n’est nullement un monde clos, comme on le pense parfois, mais qu’elle plonge dans la nature tout entière et qu’elle a avec elle des communications innombrables qui ne cessent jamais de la renouveler et de l’enrichir. Par conséquent, nous dirons que les possibilités fournies par la nature ne sont pas déterminées et circonscrites en chacun de nous une fois pour toutes selon leur nombre ou leur valeur ; leur nombre peut augmenter, leur valeur peut s’accroître indéfiniment, à partir du moment où la liberté s’y applique et découvre leur communication prochaine ou lointaine avec la totalité même de l’univers.
Telle est précisément la tâche de l’intelligence qui nous découvre un second aspect de la possibilité que l’on peut opposer à la possibilité naturelle, qui nous permet de saisir plus distinctement les caractères que la réflexion attribue habituellement au possible, et qui a l’avantage de montrer comment le possible, au lieu d’être offert au moi du dedans, est créé par son acte propre et ne subsiste point ailleurs que dans cet acte même qui le pose. Il est facile de voir d’abord que l’intelligence ne pense rien de plus que des idées, c’est-à-dire des virtualités, et transforme en virtuel tout le réel. Ainsi, c’est sa tâche originale de le remettre en question, afin que nous puissions agir sur lui et en avoir pour ainsi dire la disposition. Mais d’abord, l’intelligence est universelle en droit, ce qui veut dire qu’il n’y a rien au monde qui ne lui appartienne. Ainsi, elle commence par prendre possession en nous des puissances qui relèvent de la nature ; celles-ci cessent alors d’être des forces qui nous entraînent, puisqu’elle en suspend le cours, puisqu’elle les pénètre de lumière, les compare et les compose les unes avec les autres, de telle sorte qu’elles puissent s’intégrer à notre moi spirituel qui, désormais, les domine et les dirige. Il y a plus : l’intelligence ne s’applique pas seulement à notre nature, mais à la nature entière : celle-ci n’est plus liée seulement à nous par cette obscure solidarité qui nous oblige à dépendre d’elle, à nous laisser porter par elle, à sentir en nous la présence de cette énergie intérieure qui l’anime et à laquelle elle ne cesse de nous faire participer. Nous nous en emparons par la pensée ; nous reconnaissons en elle, derrière tous les phénomènes qui la manifestent, des lois générales qui sont autant de moyens qu’elle met à notre service, qui nous libèrent de la servitude à laquelle elles nous réduisaient d’abord, qui nous permettent de prévoir l’avenir et de le déterminer, qui étendent et multiplient à l’infini le pouvoir que nous pouvons exercer sur tout ce qui nous entoure. Ainsi on peut dire que, si le moi réduit sa propre nature à devenir une simple possibilité dont il peut disposer à son gré, l’intelligence lui permet d’accroître le champ de cette possibilité par le moyen de la connaissance jusqu’à le faire coïncider avec les limites mêmes de l’univers. Dès lors, tandis que le corps imprimait d’abord au moi un asservissement dont il se libérait en convertissant en possibilités les impulsions qui avaient commencé par le contraindre, on voit l’univers tout entier, comme s’il était devenu à son tour le corps même du moi, prolonger l’action du corps propre et offrir sans cesse au moi de nouvelles ressources qu’il n’aura jamais achevé ni de découvrir, ni d’employer. L’essence du moi n’est donc pas seulement d’être un être possible, plutôt qu’un être réel, c’est de convertir en possibilité la réalité de son corps et de l’univers entier afin de faire de cette possibilité immense, toujours disponible et qui ne cesse de s’enrichir, la matière inépuisable de toutes ses créations.
Pourtant le moi ne se réduit ni aux possibilités de la nature, ni aux possibilités de l’intellect. Il y a en lui une troisième espèce de possibilité par laquelle il les domine et les dépasse. C’est cette possibilité infinie qui réside précisément dans sa liberté. Elle englobe toutes les autres possibilités et les fait surgir en elle comme les matériaux dont elle a besoin elle-même pour se réaliser. C’est elle qui les confronte et qui les met en œuvre. Elle nous permet de transcender notre nature en confrontant les puissances de l’instinct avec celles que nous fournit la connaissance et qui ne cessent de les éclairer et de les promouvoir. En droit, la liberté est la possibilité même du Tout : et c’est cette possibilité du Tout qui, lorsque nous la découvrons en nous, nous donne un sentiment si vif de notre dignité et de notre grandeur.
Mais cette possibilité ne peut pas être pensée à l’état pur : elle ne peut pas être dissociée d’une exigence qui est en elle et qui est l’exigence de son actualisation. Nous ne la saisissons jamais que dans l’acte qui la réalise. Mais, en fait, dès qu’elle commence à s’exercer, son pouvoir apparaît aussitôt comme singulièrement limité : elle est prise dans une situation constituée par notre corps et par les circonstances au milieu desquelles elle est placée, et où elle est pour ainsi dire obligée de s’incarner. Mais elle prouve encore son ascendant sur ce monde où il faut qu’elle agisse en refusant précisément de l’accepter comme une chose toute faite, en le faisant éclater à son tour en un faisceau de possibilités qu’elle ne cesse de remettre sur le métier. Dès lors, ce monde est toujours pour elle un monde qui est à faire et c’est en le faisant qu’elle nous fait nous-même. C’est pour cela aussi qu’elle ne se borne pas à transformer en possibles les choses qui lui sont données : elle se porte au delà de toutes les choses créées ; elle est la pensée de ce qui n’est pas, mais qui pourrait être ou qui devrait être. Elle est la pensée de l’idéal. Et on peut dire que la liberté se meut dans un monde de possibles dont les uns sont pour elle comme des moyens et les autres comme des fins, et qu’il lui appartient à la fois de découvrir, de produire et d’actualiser. Car nous savons bien que notre liberté ne serait rien si nous ne pouvions pas opposer d’abord l’être possible à l’être réalisé : c’est son rôle d’arracher le possible à l’existence qui l’enveloppe et de lui donner une existence nouvelle qui dépend de son unique consentement. Le sommet du moi réside dans l’acte de la liberté, un acte qui est au carrefour de l’être et du possible et qui ne cesse de parcourir dans les deux sens le chemin qui les unit.
Au point où nous sommes parvenus, le moi ne peut plus être défini comme un être simplement possible. Il est au delà de toutes les possibilités. Il les contient et il les fait naître. On ne peut dire ni qu’il les trouve toutes faites, ni qu’il se borne à les réaliser. C’est lui qui les appelle à la lumière et même en un sens c’est lui qui les invente, afin de pouvoir s’inventer lui-même en brisant l’unité du monde donné, afin de pouvoir introduire en lui à chaque instant son initiative et la marque même de son action créatrice. Il n’y a de possibles que pour une liberté : elle commence par virtualiser le monde, et c’est pour cela que la richesse de la représentation que notre intelligence est capable d’obtenir est l’effet de notre liberté et définit l’ampleur du champ dans lequel elle trouve à s’exercer. Mais la liberté s’exprime mieux encore par la force même avec laquelle la volonté est capable de choisir entre ces possibles, de s’engager en eux et avec eux en prenant la responsabilité de les faire entrer dans l’existence. Ainsi la liberté est à la fois dans le monde et au-dessus du monde. Elle est indivisible ; elle s’exerce toujours dans l’instant et renaît toujours tout entière dans chacune de ses décisions. Elle est toujours le premier commencement d’elle-même. Elle est un pouvoir auto-créateur qui n’a d’accès dans l’existence que par son propre aveu. Ainsi on ne peut pas dire que le moi est libre, mais plutôt qu’il est libre d’être libre ; seulement, on peut dire qu’au moment où il met en œuvre cette liberté, il assume la puissance créatrice grâce à un acte de participation par lequel il introduit dans le monde une efficacité qui lui est propre, de telle sorte que c’est en changeant la face du monde qu’il s’introduit lui-même dans le monde.