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On comprend maintenant toute la distance qui sépare la découverte du moi de la connaissance du moi. Car nous ne connaissons que des choses. Or le moi n’est pas une chose et ne peut pas être connu. Il est bien au delà de toute connaissance. Il nous apparaît d’abord comme prenant place dans un monde qui le déborde de toutes parts. Mais il n’est pas dans ce monde comme une partie dans un tout qui le contient. Car nous ne situons dans le monde que le corps, auquel le moi est attaché, et non pas le moi lui-même, qui n’a pas de corps, et qui même contient le monde par sa pensée dans une perspective qui, il est vrai, n’appartient qu’à lui seul. Le monde est une apparence pour le moi ; mais le moi est une existence derrière laquelle il n’y a aucune autre existence plus profonde, dont il serait lui-même l’apparence. Il est l’intimité pure, ce à quoi tout le reste est extérieur et qui n’est lui-même extérieur à rien. Or cette intimité se révèle à lui au point même où il est affecté, où il ne peut récuser la blessure qui l’atteint, ni la douleur qu’il subit. Et pourtant tous les ébranlements qui me sont imposés n’ont de sens que par rapport à une activité dont ils viennent interrompre ou troubler l’élan. C’est donc cette activité qui me fait être. Les variations de ma vie affective m’en font connaître seulement les oscillations, les alternatives de succès et d’échec. Et voilà que je reconnais en moi une initiative, c’est-à-dire un pouvoir miraculeux par lequel je change l’état de mon corps et l’état du monde ; je cherchais en moi une créature et je trouve en moi un créateur. Mais alors ma situation dans le monde et l’idée même que je me faisais de mon existence deviennent toutes différentes. Les forces naturelles qui m’entraînaient deviennent des puissances dont je dispose. Le monde lui-même devient ma connaissance, c’est-à-dire un système de représentations, ou de moyens et de fins, qui s’offrent à mon action et me permettent à la fois de me faire moi-même ce que je suis et d’introduire dans ce monde l’empreinte de mes moindres démarches. Admirable réciprocité entre moi et le monde, qui fait que je suis présent au monde comme le monde m’est présent, qu’il m’offre en tel point de l’espace et en tel instant du temps des conditions individuelles d’existence, une situation unique et privilégiée, sans lesquelles je ne serais pas tel moi différent de tous les autres, ayant une vocation qui n’appartient qu’à lui seul, mais qui en même temps me permet de dépasser tout ce que le monde peut me donner, de l’envelopper tout entier à l’intérieur de ma propre conscience et de puiser en lui des moyens d’enrichissement qui ne me manquent jamais : ce qui rend si étroitement solidaire mon action sur le monde et l’action du monde sur moi que j’accède à l’être en inscrivant dans le monde les effets de ma propre opération, mais aussi en obligeant le monde tout entier à retentir pour ainsi dire en moi, à répondre comme par une sorte d’écho à toutes les actions par lesquelles je le sollicite.

On comprend maintenant pourquoi il est impossible de parler d’une véritable connaissance de soi. Et la conscience que j’ai de moi-même est tout autre chose qu’une connaissance. Je ne connais qu’un être déjà fait et dont je puis de quelque manière me détacher, mais non pas un être qui se fait et qui ne peut jamais s’opposer à lui-même comme à un objet connu. On pourrait dire peut-être qu’il faut qu’une chose soit accomplie pour que nous puissions la connaître, tandis que le moi est un accomplissement. Or, c’est cet accomplissement qui est l’ouvrage même de la conscience. Dès lors on voit bien pourquoi le moi est, comme on l’a remarqué, à la fois trop proche et trop lointain pour être connu, trop proche puisqu’il est le centre et le cœur de l’existence où nous naissons sans cesse à la vie, par delà toutes les manifestations qui le révèlent, et trop lointain puisque le moi est un être en devenir, qui ne peut ni mesurer ses possibilités ni prévoir le sort qui leur est réservé, qu’au lieu d’être un être circonscrit et saisissable, il refuse toutes les frontières à l’intérieur desquelles on cherche encore à l’embrasser : c’est son essence même de ne pouvoir se fixer sans devenir une chose et de rester toujours lui-même une attente, une promesse et une espérance.

Nous dirons encore que la découverte du moi détourne notre regard de ce spectacle public et donné à tous auquel il s’appliquait jusque-là. Car le propre du moi, c’est de n’exister que pour lui seul. Il est une réalité qui ne peut devenir un spectacle ni pour les autres ni pour lui-même, et qui réside tout entière dans une initiative intérieure toujours prête à s’exercer. Il habite une cellule secrète où personne ne peut pénétrer : je ne puis dire moi sans me séparer du monde, sans entrer dans une solitude où les choses cessent de me servir d’appui, où elles me deviennent tout à coup extérieures et étrangères, où toute présence est spirituelle et personnelle, où je saisis à sa source même cet être qui est le mien, qui n’est plus une apparence, mais l’acte même par lequel je me crée, en engageant en lui ma responsabilité tout entière. Solitude, intimité et secret, tels sont les caractères par lesquels le moi se révèle d’abord à lui-même. Il saisit en lui une existence absolue qui est la sienne parce qu’il en a la charge, qui est à elle-même sa propre origine, qui forme elle-même sa destinée, et en face de laquelle l’existence visible n’est qu’une existence manifestée qui l’exprime et la trahit, qui lui offre à la fois les obstacles et les moyens sans lesquels elle ne pourrait pas se réaliser.

Car le tragique du moi, c’est qu’après avoir découvert sa vie cachée, non phénoménale, ignorée de tous, et qui le fait pénétrer de plus en plus profondément dans un monde merveilleux et inexploré, il s’aperçoit pourtant qu’il ne peut pas s’en contenter. Car il a beau repousser son corps dans le monde extérieur et chercher à atteindre cette activité immatérielle dont l’exercice n’a de réalité et de sens que pour lui, pourtant il ne peut pas mettre en doute l’étroite solidarité qu’il soutient avec ce corps qui crée une communication entre le monde et lui, qui porte toutes les influences qui lui viennent du monde, toutes les influences qu’il exerce lui-même sur le monde. Il ne peut échapper à son corps. Bien plus, il ne peut se défendre lui-même d’une sorte de doute et d’inquiétude sur la réalité de son être solitaire qui l’emporte tant en dignité pourtant sur tout ce qui l’entoure, s’il ne parvient pas à le manifester, à en faire l’épreuve, à l’obliger à entrer en contact avec le réel, à donner de lui-même un visage qui le rende visible à tous les yeux. Il semble qu’autrement son existence demeurerait purement virtuelle. Cependant il subsiste toujours un écart impossible à franchir entre ce que je suis et ce que je montre. Et cet écart ne peut que me faire souffrir. Mais, même lorsque je me retire au plus lointain de moi-même, sans chercher à exprimer ce que je pense ou ce que je sens, mon existence laisse toujours quelque trace dans le monde apparent. L’être privé est encore un être public. Son essence est de ne pas pouvoir demeurer secrète. Et pourtant je tremble de toute action, de toute parole et de cette simple présence sensible qui me livre au regard d’autrui : et je commence à me rétracter dès que ce regard s’appesantit sur moi avec un peu d’insistance. Je ne veux ni qu’il me confonde avec ce que je laisse voir de moi-même, ni qu’il pénètre au delà jusqu’à ces mouvements plus intimes qui n’ont d’existence que pour moi seul. Je sais bien que je suis assujetti à prendre place dans un monde qui est le même pour tous, à y tenir un rôle, à y porter témoignage de ce que je suis. Mais c’est une obligation qui est lourde à porter. Je n’accepte pas que l’on puisse ni m’identifier avec l’apparence de moi-même, ni essayer de traverser cette apparence pour forcer cette vie qui se fait en moi et qui cesse de m’appartenir si elle cesse d’être une vie cachée. Elle a besoin que je la protège ; et si je ne puis empêcher qu’elle ne s’exprime de quelque manière, son expression pourtant m’inquiète et me trouble toujours. Là est l’origine de la pudeur : et la découverte du moi n’est la découverte de l’intimité que parce qu’elle est en même temps la découverte de la pudeur.

Il ne faut pas s’étonner par conséquent si le moi est toujours dans un état de défense, prêt à retourner à chaque instant dans sa propre solitude, à se replier sur ses propres puissances dès qu’elles ont commencé à se faire jour. Mais, puisque ces puissances ne peuvent pas demeurer à l’état de puissances pures, sans quoi elles ne se distingueraient pas du néant, ne seraient les puissances de rien et réduiraient l’existence du moi à une stérile oscillation entre des possibilités dont aucune ne se réaliserait jamais, il faut que le moi lui-même accepte de s’en emparer et d’en faire usage. C’est là l’affaire de la sincérité. Elle ne consiste pas, comme on le croit souvent, à traduire fidèlement par des signes sensibles une réalité qui en nous-même est déjà formée. Elle consiste à la trouver et à la faire. La sincérité refuse de nous laisser vivre dans un monde d’apparences pures, ou à laisser diriger notre conduite par des forces que nous nous contentons de subir. Elle nous contraint à chercher au plus profond de nous-même l’origine authentique de tous nos actes. Elle exige que nous apprenions à connaître tout ce que nous pouvons, tous les dons que nous avons reçus. Mais il n’y a pas de don qui ne crée en nous une obligation. Il nous appartient de prouver sa valeur en la mettant en œuvre. La sincérité est donc indivisiblement rentrée en soi et sortie de soi. Toute sincérité est agissante. Elle nous découvre le moi en train de se faire, dans cet ultime fonds de lui-même où il n’est qu’une liberté pure, mais toujours en relation avec des possibilités qui lui sont confiées, entre lesquelles il ne cesse de choisir et qu’il lui appartient de réaliser afin de se réaliser lui-même, afin de se créer en contribuant à la création du monde, afin de trouver dans l’action qu’il accomplit un chemin qui lui permet, sans rompre sa solitude, de communiquer pourtant avec les autres êtres enfermés comme lui dans leur propre solitude. On ne dira donc pas du moi qu’il est, mais qu’il se fait ; et si nous ne pouvons prononcer ce mot sans une émotion qui va jusqu’à l’anxiété, c’est parce que, dans cette tâche qu’il a à remplir, il a toujours à surmonter un triple conflit entre une initiative qu’il lui appartient d’exercer et une nature contre laquelle il se heurte et qui lui fournit les ressources mêmes dont il a besoin, entre cette intimité secrète qui est son unique séjour et l’action extérieure qui la manifeste et ne manque jamais de la trahir, entre cette séparation à l’égard du monde par laquelle il acquiert une existence indépendante et cette aspiration qui l’oblige à trouver partout autour de lui d’autres consciences, douées comme la sienne d’une vie séparée, et avec lesquelles il cherche sans cesse à coopérer et à s’unir.


« La découverte du moi ». Ce texte est l’exposé de deux conférences prononcées les 2 et 3 mars 1938 sous les auspices de l’École des Hautes Études de Gand. Paru dans les Annales de l’École des Hautes Études*, Gand, 1939.*

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