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Il n’y a pas de mot qui produise dans la conscience plus d’émotion que le mot « moi » : le moi, c’est même la source de toutes les émotions que je puis ressentir. Il n’y a rien dans le monde qui puisse recevoir un intérêt, une signification et une valeur autrement que par son rapport avec cet être si personnel et si fragile qui est moi, le seul dont je ne puisse pas me détacher, le seul qui ne cesse de m’affecter, le seul dont je puisse dire, non plus seulement qu’il est, mais que je le suis.

Ce miracle d’une existence qui est la mienne, quand je fixe sur lui le regard, me remplit d’une admiration et d’une angoisse que j’ai presque de la peine à supporter. En général l’habitude suffit à le recouvrir et à l’amortir : l’attention que je prête aux objets, les sollicitations incessantes de l’action me tournent vers le dehors et m’empêchent d’en garder une conscience assez directe et assez vive. Tout ce que je puis penser, tout ce que je puis faire et même, par une sorte de paradoxe, tout ce qui remplit ma vie, me divertit du sentiment que j’ai de vivre et qui me permettrait de saisir la vie comme mienne à sa racine et dans son essence. Je me préoccupe toujours de ce qui pourra m’advenir, je m’attache à mes différents états d’âme, je tremble qu’un de mes désirs puisse ne pas être satisfait, je me complais dans le plaisir qui m’est donné, je gémis d’une douleur qui m’assaille ; et j’oublie mon existence même au profit des modes qui la déterminent. Il faut qu’ils disparaissent tous pour que je retrouve ce moi simple et nu sans lequel aucun des événements qui m’arrivent ne pourrait me toucher, aucun des sentiments que j’éprouve ne pourrait m’appartenir.

L’ébranlement le plus grand que je puisse recevoir, c’est celui que me donne la découverte de cette pure puissance que j’ai de dire moi ; d’un être qui est le mien et qui frémit d’espérance et de crainte dès qu’il jette les yeux sur un destin qui n’appartient qu’à lui seul. Tout ce que ce destin pourra contenir, tout ce qui pourra le servir ou lui nuire présente infiniment moins de relief et de grandeur que cette pensée si naturelle et pourtant si extraordinaire, que ce destin est celui d’un moi avec lequel je ne fais qu’un et qu’aucun autre être au monde n’est capable de revendiquer à ma place. Cette pensée nous apporte une révélation qui est déchirante, par laquelle, de l’indifférence d’une existence anonyme et dont nous ne savions encore rien, surgit une existence que nous ne pouvons pas refuser ou rejeter hors de nous, qui adhère à nous, qui est nous. Celle-ci nous est tout à la fois imposée et livrée : nous la subissons et nous la faisons. Elle est prise dans un tout qui la dépasse, mais elle est rigoureusement et absolument personnelle. Elle nous montre un moi toujours naissant, et qui n’est jamais qu’imminent. Elle est une sorte de percée au delà des apparences jusqu’à la source même d’où elles jaillissent. On peut dire qu’elle est cet étonnement d’exister qui nous permet de dire que celui qui vit de la vie la plus intense est aussi celui qui ne s’habitue jamais à vivre.

I.

Ce qui donne à la découverte du moi son caractère le plus saisissant, c’est qu’elle exprime l’expérience la plus banale, la plus commune et pourtant la plus personnelle et la plus intime. Elle est la plus banale et la plus commune ; car l’expérience que nous avons des choses est variée et se renouvelle sans cesse, au lieu que l’expérience que nous avons de nous-même est une expérience constante qui est toujours la même et que nous ne remarquerions même pas si elle n’était toujours associée à quelque changement qui la ressuscite. Et elle est encore la plus banale et la plus commune parce que tous les hommes qui sont sur la terre sont également capables de dire « je » : or par ce « je », ils affirment leur existence de la même manière, comme s’il s’agissait d’une existence identique qui leur serait donnée à la fois.

Mais il se trouve en même temps que, si tous les êtres peuvent dire « je », chacun, en disant « je », se sépare pourtant de tous les autres et que ce « je » exprime un acte qu’il est seul à accomplir et qu’il est seul à connaître. Bien plus, un tel acte est toujours invisible et incommunicable. Tous les aspects de la réalité auxquels le mot moi peut convenir appartiennent à une conscience à l’intérieur de laquelle aucun autre moi ne peut pénétrer. Tout moi est une solitude. Et dire moi, c’est se fermer sur soi-même et non pas s’ouvrir vers le dehors. Bien plus, je sais que tout ce que j’éprouve comme mien possède un caractère proprement original et individuel, qui ne pourra jamais se répéter, et dont personne au monde ne retrouvera jamais l’inimitable saveur. On aboutit donc à cette situation étrange que tous les êtres peuvent dire moi, de telle sorte qu’il n’y a rien au monde qui soit si répandu que le moi, mais que le moi auquel ils donnent le même nom n’est jamais le même moi et qu’il est même la puissance d’être différent de tout autre moi, de sauvegarder sa propre indépendance et d’échapper décisivement à tous les regards. Ainsi le moi nous révèle, d’une part, ce que l’on pourrait appeler le caractère universel de l’existence individuelle, et d’autre part, l’inaccessible secret de toute existence réelle dont on ne voit jamais rien de plus qu’une apparence manifestée.

Car je ne suis jamais sûr de ce qui se passe dans la conscience d’un autre. Et je suis à mon tour incapable de livrer ce que je sens, même lorsque je cherche à le faire. Chaque moi ne voit d’un autre moi que son corps, qui en est le témoin. Et c’est par un acte de foi que, derrière ce corps, il imagine un moi comparable au sien, capable aussi de penser et de vouloir, mais d’une pensée et d’un vouloir qu’il imagine, sans pouvoir jamais en violer le mystère. C’est que le caractère le plus profond du moi est de ne pouvoir jamais être connu que de lui seul, de telle sorte que son existence est toujours douteuse pour un autre, qui peut toujours la nier, puisqu’il ne saisit d’elle rien de plus que des signes qui l’expriment et qui peuvent encore subsister quand le moi a perdu cette initiative et cette conscience de lui-même sans lesquelles il n’est plus un moi véritable. Mais c’est un fait très singulier que le moi, qui est essentiellement invisible, soit toujours astreint à donner de lui un spectacle visible, qui appartient au monde de la nature et de l’objet, c’est-à-dire à un monde qui, non seulement est hétérogène au moi, mais qui en est en un certain sens la négation. C’est pour cela aussi que ni les mouvements de la physionomie, ni les actes, ni les paroles ne peuvent jamais être considérés comme des témoignages fidèles du moi : ils ont besoin d’être interprétés et ils ne peuvent l’être que si le moi confirme lui-même leur interprétation ; mais il ne peut y réussir que par de nouveaux témoignages qui auraient besoin d’être confirmés à leur tour. Nous aboutissons donc à cette conclusion où le problème de l’expression nous révèle son sens le plus profond, c’est que le moi ne peut que chercher toujours à s’exprimer, mais qu’il n’y réussira jamais, parce que sa nature est d’être inexprimable, de telle sorte que l’expression est la création d’un monde nouveau derrière lequel le moi se dissimule dans l’effort même qu’il fait pour se manifester.

La découverte du moi, c’est la découverte de notre propre existence dans le monde ; car il réside, pourrait-on dire, dans la jonction de l’existence et de l’appartenance. On affirme souvent que la philosophie commence au moment où nous nous demandons pourquoi il existe quelque chose plutôt que rien, et il semble que c’est dans cette confrontation de l’être et du néant que s’exerce toute curiosité métaphysique et que se joue le drame même de l’intelligence. La présence de l’être en effet s’impose à nous malgré nous : mais le propre de l’intelligence, c’est de tout mettre en question, y compris cet être même qui la presse de toutes parts. Le néant ne peut être donné : il n’est pour nous qu’une pensée, la pensée de l’être raturé, pensée doublement contradictoire puisqu’elle suppose à la fois un être déjà posé et l’être même de la démarche qui le rature. Mais cette pensée du néant nous révèle pourtant l’essence de l’acte intellectuel, qui est de vouloir tout tirer de lui-même et, pour ainsi dire, de faire sortir l’être du néant en vertu de sa seule opération. Cependant, l’intelligence qui opère ce passage, c’est l’intelligence d’un être qui dit moi et qui pose sa propre existence dans l’acte même par lequel il met en question l’existence de tout le reste. C’est qu’en effet, le moi est la découverte d’une existence qui ne peut pas être niée parce que, au moment où elle s’affirme, elle s’engendre elle-même. Elle jouit ainsi d’une prérogative évidente parmi les autres formes de l’existence : elle possède un caractère indubitable ; elle porte en elle la marque de l’absolu. Mais d’autre part il n’est pas vrai que ce moi puisse jamais s’identifier avec le Tout ; son intelligence, au moment où elle pense engendrer le monde, n’en engendre que la représentation, ce qui ne peut l’empêcher de se sentir lui-même fini et misérable au sein d’un monde qui le dépasse et qui le contraint, bien qu’il n’ait pourtant de sens que pour lui et par rapport à lui. Il cherche donc quelle est sa place dans ce monde, comment il est déterminé par lui, mais le détermine à son tour. Et la première expérience que nous faisons, celle dont toutes les autres dépendent, ce n’est pas celle du moi, ni celle du monde, c’est celle de la présence du moi dans le monde, ou plutôt de sa participation à ce grand ouvrage de la création dont il est lui-même une pièce, bien qu’il ait le pouvoir de collaborer aussi à le former. Ainsi, cette émotion qui accompagne la conscience que le moi a de lui-même n’exprime pas seulement la découverte de son être propre, mais encore la découverte que cet être qui est le sien n’est pas un être isolé, qu’il est inclus dans cette totalité d’un univers qui l’accueille en lui et le relève jusqu’à lui, qui le rend solidaire de lui et lui octroie une existence dont il a lui-même besoin pour être. Ainsi le moi, qui s’étonnait d’abord de se sentir unique et séparé, s’étonne maintenant de cet infini qui le soutient et dont il est lui-même inséparable.

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