Enfin, chaque liberté trouve en elle, par l’impossibilité où elle est de se suffire et par l’infinité qui est en elle, un appel non pas seulement vers un absolu auquel elle emprunte son efficacité, mais encore vers une autre liberté, limitée comme elle, avec laquelle elle puisse former une Société réelle en s’unissant à elle par une mutuelle médiation. Nul objet ne peut être la fin de la liberté, mais seulement l’instrument et le témoin qui lui permet de communiquer avec d’autres libertés auxquelles elle ne cesse de prêter ou de demander un secours. Tels sont les principes fondamentaux que devrait formuler cette méta-morale où il faut chercher le fondement des préceptes les plus précis de tout catéchisme pratique.
Ce n’est pas là dans ma pensée, croyez-le, l’abrégé d’un système métaphysique, mais une sorte de programme qu’il appartient à la méditation de tous les philosophes de remplir. Sur chacun de ces points, la voie demeure ouverte, non pas seulement à une discussion sur la forme que l’on pourrait donner aux principes, mais encore à une diversité infinie de perspectives par lesquelles leurs modes d’application ne cesseront de se multiplier et de s’enrichir. Quant aux deux questions qui formaient l’objet propre du Congrès sur la légitimité de la métaphysique et sa signification, je ne les oublie pas. Mais je vous disais qu’on prouve la légitimité de la métaphysique en la faisant. Et sa signification ne peut être contestée par personne si on montre qu’elle n’est pas, comme on le croit, une vue spéculative sur un absolu imaginaire qui se trouverait au delà de toute expérience, mais qu’elle est capable de dépasser l’apparence ou le concept pour aller jusqu’à l’être, précisément parce qu’elle est la prise de possession d’un acte en train de se faire, au delà duquel il n’y a rien, mais qui est le premier commencement de toutes choses, dont elle décrit les conditions et les effets, que nous ne pouvons saisir qu’en l’accomplissant et dont elle nous apprend à mesurer la portée en montrant qu’il engage notre vie tout entière et lui restitue le caractère d’actualité absolue hors duquel elle ne serait qu’un rêve frivole et insignifiant.
« Remarques sur le thème : légitimité et signification de la métaphysique ». Communication au premier Congrès national des Sociétés françaises de Philosophie, Marseille, 21-23 avril 1938. Parue dans les Études Philosophiques*, 1938.*