Dira-t-on maintenant que le mot de possibilité n’a de sens que par rapport à moi, c’est-à-dire par rapport à l’activité que j’exerce effectivement, dont elle exprime la condition imaginaire, grâce à une sorte de réflexion rétrospective (comme le soutiennent les positivistes) ? Mais ce ne serait là qu’une possibilité abstraite. Or il y a une possibilité réelle qui est celle que je découvre en moi par l’examen que j’en fais dans le suspens même où je la tiens avant de la mettre en œuvre (ce qui permet de définir la conscience comme étant le lieu où les possibilités deviennent des puissances et le creuset même où elles s’élaborent). Or ces puissances dépassent infiniment l’emploi que j’en pourrai faire : elles constituent, comme l’horizon visuel, un monde qui, en fait, est limité et, en droit, illimité.
Or, quelle est la réalité de ces puissances et comment parviennent-elles à s’actualiser ? La réponse à ces deux questions est la même : ou bien ces puissances ne se distinguent pas du néant, ou bien elles ne font qu’un avec l’efficacité pure, c’est-à-dire avec une activité absolue qui s’engendre elle-même éternellement, mais qui est divisée, captée et retenue, afin que chacun puisse en faire un emploi qui lui est propre et par lequel il fonde son existence personnelle. Quant à la conversion de la puissance en acte, elle ne présente plus de difficulté si la puissance elle-même était déjà un acte qui n’avait été réduit à l’état de puissance qu’afin de me permettre d’en prendre possession et d’en régler le cours. Le passage incessant de la puissance à l’acte est constitutif de la participation elle-même ; telle est aussi notre expérience fondamentale, celle même dont nous vivons. Elle est une démarche intérieure dont nous ne prouvons la réalité qu’en l’accomplissant ; et on ne peut pas dire que cette expérience soit elle-même inintelligible, puisqu’au contraire toute intelligibilité se fonde sur elle et se contente de l’expliciter.