Les conséquences idéalistes que l’on a tirées de l’argument cartésien ont toujours donné à l’esprit une immense ambition et une immense espérance, mais ne l’ont jamais laissé sans un certain sentiment d’insécurité. Car l’expérience primitive que nous avons de notre pensée ne nous apporte une véritable satisfaction que si elle est l’expression plus subtile et plus profonde de cette autre expérience qui est commune à tous et qui l’accompagne toujours, qui est celle de notre propre présence dans la totalité de l’Être. Cette expérience n’est point celle de la relation entre le sujet et l’objet, mais plutôt celle de notre être propre en tant qu’il s’insère dans le Tout qui pourtant le dépasse, et avec lequel il fait l’épreuve de sa parenté et même de son identité ontologique.
De cette expérience nous avons une image familière et objective : c’est celle qui nous oblige à inscrire notre propre corps, qui se révèle à nous par des sensations internes, dans un espace plus vaste que la vue nous découvre. Cependant, notre corps et l’espace où nous le situons ne nous deviennent présents que par un acte que nous accomplissons et qui est créateur de la conscience elle-même. Or, en quoi consiste un tel acte ? Quelle est l’expérience par laquelle nous en prenons possession ? Elle nous révèle une distinction et une liaison entre une opération que nous accomplissons et une efficacité dans laquelle elle puise, qui peuvent être comparées à la distinction et à la liaison, dans l’expérience sensible, entre le corps propre et l’espace environnant. Car agir, pour moi, c’est disposer d’un pouvoir que je puis mettre en œuvre à l’intérieur de certaines limites ; je le rends mien par une sorte d’adhésion personnelle dont le rôle correspond à celui des sensations internes, mais il me dépasse infiniment, ce qui m’oblige à me situer moi-même dans un univers de possibilités, qui n’est point sans évoquer le spectacle visuel qui s’étend de toutes parts au delà des frontières du corps. C’est la relation entre ces possibilités et leur exercice qui constitue le problème de la participation.