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Seule l’analyse de l’acte réflexif nous permet de pénétrer dans le mystère de l’acte créateur. Il nous le révèle en le mettant pour ainsi dire à notre portée. Mais on considère presque toujours la réflexion comme un acte indépendant qui, en s’appliquant à un monde déjà donné, essaierait avec ses ressources propres d’en construire la représentation ou d’en retrouver le principe. Cependant la réflexion est elle-même dans le monde ; on ne comprendrait pas autrement qu’elle pût le rejoindre ; elle prolonge l’acte même qui le crée : autrement d’où naîtrait-elle ? Cela est assez clair si l’on songe qu’il ne peut pas y avoir de pluralité dans l’acte, mais seulement dans les individus qui en disposent ou dans les objets qui le limitent, que l’acte réflexif s’introduit dans l’acte créateur dont il se borne à changer le sens, et qu’enfin il engendre la virtualité du monde comme l’acte créateur en engendre la réalité, mais en produisant entre elles un écart dans lequel nous engageons précisément l’activité créatrice qui nous est propre. Dès lors, on comprend facilement pourquoi, étant le témoignage même de mon initiative, il est toujours premier par rapport à moi : c’est lui qui nous révèle à la fois le donné qu’il détache de lui dès qu’il commence son ascension, et cette spontanéité même qu’il brise et qu’il s’oppose à lui-même parce qu’elle ne le contente plus. Il peut bien commencer, comme on l’a dit, devant un obstacle rencontré, qui m’oblige à le connaître pour le surmonter : mais ce n’est là que l’occasion qui le met en jeu. Il n’a point par lui-même cette origine ni cette inflexion utilitaire. Il est la raison même de la vie qui est son instrument et dont le rôle est seulement de le rendre possible. Il appartient à l’esprit dont il est l’essence même : comme l’esprit, il renaît toujours de lui-même. Et même, s’il est suscité par l’obstacle, c’est seulement dans le loisir qu’il retrouve son libre jeu et son véritable séjour.

Mais si l’acte réflexif se pose comme premier par rapport à moi, il se pose aussi comme second, non point par rapport au donné ni à la spontanéité qui sont seulement les conditions et les moyens de son exercice, mais par rapport à l’acte créateur qu’il essaie de retrouver, non point pour nous faire abdiquer devant lui, mais pour nous permettre, en y participant, de créer une destinée qui soit la nôtre. Il est donc bien un retour à la source, mais dans lequel nous cherchons le fondement de cette liberté par laquelle nous devenons capable de nous donner l’être à nous-même. Ainsi, nous pouvons dire également que c’est nous qui réfléchissons et que l’acte créateur se réfléchit en nous, mais pour nous appeler à l’exercice de la liberté. Et l’acte créateur lui-même, considéré dans sa pure essence, n’est point étranger à la réflexion, il est seulement un acte de réflexion parfaite dans lequel l’aller et le retour ne font qu’un. Ce dont nous ne manquons pas nous-même d’avoir une certaine expérience quand nous atteignons certains sommets de la vie spirituelle. Mais le plus souvent notre activité reste divisée. Alors la réflexion nous apparaît de nouveau comme supposant un objet qu’elle est incapable de créer, comme confinée dans le monde de la virtualité et de la possibilité, comme subordonnée et relative enfin à une réalité dont elle essaie de nous donner une possession purement subjective : seulement chacun de ces mots est instructif, car ils montrent que l’acte réflexif implique un acte créateur, actuel et absolu, dont il ne peut jamais se séparer, qui le soutient, qu’il nous oblige à assumer et à mettre en œuvre selon nos forces.

Dira-t-on que l’on ne reconnaît plus dans cette description le visage classique de la réflexion ? Mais c’est parce qu’il y a deux sortes de réflexion : d’abord une réflexion isolée qui donne à l’homme la conscience de son impuissance et de sa misère. Elle pense trouver en nous-même sa véritable origine. Le monde est devant elle comme un étranger, comme un corps de scandale, qu’elle ne parviendra jamais à assimiler ni à justifier. En reniant une participation qui l’humilie, elle renie tout ce qui est et qui n’est jamais que participé. Elle est stérile et incapable de rien produire, parce qu’elle a rompu avec l’acte qui produit tout et dont elle devait nous donner d’une certaine manière la libre disposition. Elle est obligée de se réduire elle-même à une démarche purement critique et même destructive, comme si, jalouse de n’être point absolument créatrice, elle s’attachait à défaire point par point tout l’ouvrage de la création.

Mais il y a un meilleur usage de la réflexion. Tout le monde reconnaîtra sans doute qu’elle cherche à nous délivrer de notre servitude à l’égard de l’objet afin d’assurer sur lui la suprématie de notre activité spirituelle. Seulement cet objet ne disparaît jamais. Est-ce donc un échec pour elle ? Et n’est-il pas vrai, au contraire, que cette activité ne peut point se passer de lui ? A mesure qu’elle devient plus parfaite, il acquiert lui-même plus de relief, de délicatesse et de beauté. Il est un don qui nous est fait, mais dont la valeur est toujours en rapport avec l’opération par laquelle nous l’appréhendons c’est-à-dire avec notre mérite. Mais cette opération à son tour trouve son principe dans un acte infini auquel elle se subordonne et qu’elle limite. C’est parce qu’elle ne l’égale jamais, c’est dans l’écart qui les sépare que l’objet se montre, qui n’est pas, comme on le croit parfois, une simple construction de notre pensée, mais toujours ce qui lui manque, ce qu’elle appelle, ce qui lui répond, ce qui la surpasse. En nous obligeant à remonter vers le principe de tout ce qui est donné, la réflexion ne perd pas le contact avec le donné, elle ne le fait pas disparaître. Au contraire, elle le multiplie et elle l’enrichit indéfiniment ; il devient pour elle une révélation ininterrompue. De même, elle remonte le cours du temps, non point pour nous obliger à retourner en arrière vers le passé le plus lointain, mais pour nous obliger à vivre dans l’instant où la création recommence toujours. Mais elle n’abolit pas le temps : c’est pour cela qu’il y a toujours en elle un double mouvement, une sorte de balancement indéfini du flux et du reflux qui empêche que le cours du temps nous entraîne et nous dissipe. Il ouvre toujours une nouvelle carrière à notre activité libre ; mais la réflexion lui rappelle à chaque instant son point d’attache avec l’éternité.


Nous ne nous dissimulons pas les difficultés auxquelles nous expose cette conception des rapports entre l’acte réflexif et l’acte créateur. Car le propre d’un acte, c’est de ne pouvoir être saisi que par celui qui l’exerce et dans son exercice même ; y a-t-il aucune démarche qui puisse nous faire sortir des limites du moi et nous permettre d’atteindre l’acte créateur ? Cependant, le moi ne se pose jamais séparément, ou plutôt il trouve, en se posant, les conditions mêmes qui lui permettent de se poser. Ainsi, on voit qu’il se cherche en se limitant. Ce n’est pas lui qu’il trouve d’abord devant lui, mais l’univers dont il fait partie. Même en lui, ce n’est pas lui qu’il trouve, mais une activité à laquelle tantôt il consent et tantôt il résiste. C’est cette origine continuellement retrouvée de soi-même et du monde que nous avons essayé de décrire et qui nous a paru constituer un acte de participation. C’est cet acte de participation qui est le secret de chaque vie et la clef de toutes les dialectiques ; il nous empêche de demeurer enfermé en nous-même et de rêver à un absolu sans rapport avec nous ; il est un point de rencontre. C’est en le méditant que chaque esprit découvrirait sa propre vocation, qui est unique et irremplaçable ; au lieu de songer à contredire les autres esprits, il se réjouirait de leur diversité qui, en multipliant les perspectives que nous avons sur le monde, nous en découvre l’infinité. Il n’accepterait point d’en sacrifier aucune. Ainsi la philosophie connaîtrait aussi les développements les plus beaux : l’histoire nous montrerait que chaque doctrine répond à certaines exigences, inséparables de toute conscience, mais qu’elle a besoin de toutes les autres doctrines pour se soutenir, comme chaque individu a besoin de tous les autres pour être capable de subsister. Les sciences du monde matériel et du monde social, l’art, la morale, la politique, en apparaissant comme des modes particuliers de la participation, trouveraient un principe commun qui leur permettrait de définir leur méthode et leur objet, de se prêter un mutuel appui et, en un sens, d’offrir des transpositions différentes, à la fois indépendantes et solidaires de cet acte premier par lequel nous sommes tout à la fois créés et appelés à créer nous-même, en collaborant à l’œuvre de la création.


« Acte réflexif et acte créateur ». Exposé fait le 23 mai 1936 à Paris à la Société française de Philosophie. Paru dans le Bulletin de la Société française de Philosophie*, juillet-septembre 1936.*

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