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Il est temps maintenant d’approfondir le rapport entre l’acte réflexif et l’acte créateur ; c’est seulement en cherchant comment ils se lient et comment ils s’opposent que nous parviendrons à comprendre l’insertion de notre individu dans le tout dont il fait partie et à pénétrer dans le mystère de la participation. Considérons de nouveau ce caractère d’inversion ou de retour qui est l’essence de l’acte réflexif. Il semble qu’il ne puisse jamais se poser seul. Il est une reprise de quelque chose qui jusque-là existait sans nous et qui ne le pourra maintenant qu’avec nous. C’est dans cette reprise que la conscience se forme ; et c’est cette reprise qui dépend de nous. Dès que notre activité fléchit, la conscience s’obscurcit : la nature et l’instinct recommencent à nous envahir. Mais ce sont les oscillations de notre volonté attentive qui marquent les différents degrés de notre participation à l’être et à la vie. Nous assistons alors à la naissance de l’esprit dont nous sentons bien qu’il n’est rien que par une opération qu’il nous faut accomplir, bien que cette opération ne trouve en nous ni la source de sa possibilité, ni la perfection qui lui donne son achèvement : et c’est pour cela que l’esprit ne paraît en nous que par son opposition à la matière dont il nous délivre, mais avec laquelle il ne rompt jamais. Chacun de nous accorde davantage à la matière ou davantage à l’esprit et la ligne de démarcation qui les sépare ne passe pas par les mêmes points chez les différents êtres. Il est juste que ce soit notre liberté qui la trace selon la manière dont nous en usons, selon que nous préférons agir ou pâtir.

Mais l’esprit ne commence à s’exercer que lorsque le réel, au lieu de se suffire, semble se redoubler dans une démarche seconde qui nous permettra précisément d’en prendre possession. Seulement, sans cette démarche seconde, il n’y aurait point de réel pour nous : de telle sorte que la réflexion ne nous éloigne du monde qu’en apparence. C’est elle qui lui donne toute la lumière qui l’éclaire et qui fait par conséquent qu’il y a pour nous un monde. Mais l’originalité de la réflexion, c’est que ce monde qu’elle projette devant elle, et auquel elle ne cesse de s’appliquer, n’a d’intérêt pour elle que parce que les objets qui le remplissent demeurent aussi en contact avec elle : ils ne sont que les corrélatifs de certains actes de la pensée et du vouloir qui en modifient sans cesse l’aspect ou la nature et qui nous font apparaître dans chacun d’eux à la fois une signification nouvelle et une nouvelle tâche à remplir. Il s’établit donc entre la réflexion et le monde un va-et-vient ininterrompu grâce auquel la conscience réalise un progrès qui lui-même n’a pas de terme. Mais cette réduplication n’aurait aucune portée, elle resterait la chose la plus frivole du monde, si son rôle n’était pas précisément de spiritualiser tout ce qui nous est donné et de le mettre en rapport avec une activité qui est la source de tout ce qui est et à laquelle la réflexion nous permet de participer par une opération toujours plus lucide et plus dépouillée. De telle sorte que la démarche par laquelle nous constituons notre être propre en participant à l’activité créatrice ne fait qu’un avec la démarche par laquelle nous réfléchissons cette même activité dans l’image même que nous acquérons du monde.

A) Nous pouvons distinguer maintenant trois étapes successives par lesquelles la réflexion, poursuivant toujours la même réduplication du donné, substitue par degrés aux choses des opérations de plus en plus intérieures qui nous permettent d’en pénétrer le sens, de remonter jusqu’au sommet de notre activité spirituelle et de la saisir à l’œuvre dans son exercice même.

C’est d’abord, au premier degré, la distinction que nous faisons entre la perception et la chose qui nous montre d’une manière beaucoup plus claire que d’autres démarches plus complexes l’essence et le mystère de l’acte réflexif. Car il n’y a point de séparation véritable entre la perception et la chose qui sont données à la fois, l’une avec l’autre et même l’une dans l’autre ; et nous pensons tous que, dans la perception, c’est la chose même qui nous est présente. Mais pourtant, nul ne les confond, pas même Berkeley. Nous imaginons toujours la perception sur le modèle de cette réflexion physique par laquelle se forme l’image virtuelle d’un objet ; seulement, dans la perception, l’image seule nous est donnée. En la rapportant à une chose, nous voulons témoigner qu’elle est elle-même le produit d’un acte réflexif, c’est-à-dire qu’elle est insuffisante et ne peut pas être posée seule, qu’il y a une infinité de perceptions possibles qui convergent au lieu même où elle apparaît, et qu’elle est elle-même susceptible de s’enrichir indéfiniment. En droit, il n’y aurait pas de différence entre la chose et une perception qui serait capable de l’épuiser. Ce serait là sans doute une contradiction, mais qui montre bien que la distinction entre la perception et la chose est le premier témoignage de la participation : aussi est-il naturel que nous considérions la chose comme inerte dans la mesure où elle surpasse notre perception, c’est-à-dire notre participation actuelle, bien que la perception, au moment où elle l’appréhende, la dématérialise pour en faire déjà la première victoire de l’esprit.

Mais voilà que tout à coup la chose elle-même semble nous être retirée. Nous sommes privés de sa présence. Il n’y a plus pour nous de donné. Notre esprit est redevenu une puissance nue. Il sent bien vivement qu’il est dépossédé et il éprouve le regret de la perte qu’il a subie. Il ne trouve plus en lui qu’un vide qu’il cherche à remplir. Mais, dans l’effort qu’il fait pour y parvenir, il voit se former peu à peu l’image de la chose absente. Elle acquiert peu à peu une sorte de présence invisible ; alors une distinction nouvelle apparaît entre l’image et la perception comparable à celle qui avait apparu tout à l’heure entre la perception et l’image. Et il arrive que, comme nous nous plaignions tout à l’heure de ne pouvoir atteindre que la perception et jamais la chose, nous nous plaignons maintenant que la perception soit à jamais abolie et qu’il ne reste entre nos mains que l’image. Seulement, comme la perception, en ouvrant à la chose l’accès de notre conscience, lui donnait en quelque sorte une forme spirituelle, de la même manière et pour ainsi dire au second degré, l’image transfigure la perception à son tour et fait appel à la seule activité de l’esprit pour la ressusciter. Mais c’est par une vue bien superficielle que l’on ne veut reconnaître entre la perception primitive et l’image qui la ressuscite qu’une simple différence d’intensité. Car l’image m’instruit bien davantage : j’ai besoin du recul du passé pour prendre une possession intérieure et personnelle de ce que la vie ne cesse de m’apporter, pour que les événements qui la remplissent forment un tableau, pour que je discerne leur signification, pour que je prenne une pleine conscience de moi-même et de l’amour même qui me liait aux êtres que j’ai perdus. Pourtant il subsiste toujours en elle un caractère d’ambiguïté : tout à l’heure la perception était alourdie par cette présence même de la chose qui nous empêchait de reconnaître en elle l’acte spirituel par lequel elle se constitue. Maintenant, elle cherche le corps qui lui manque et sans lequel elle a peine à se soutenir.

Ainsi, dans l’image, l’esprit commence seulement à se libérer ; mais il sent encore les chaînes qui le retiennent. Il oscille entre un spectacle qu’il cherche toujours à actualiser sans y parvenir jamais tout à fait et une opération dont il ne devient jamais tout à fait maître. Aussi est-il tenu de franchir un pas nouveau ; au troisième degré, il réalise la distinction entre l’image et l’idée. On pense parfois que l’idée ne laisse subsister de l’image qu’un schéma décharné. Mais ce n’est pas là leur vraie différence, car un schéma n’est qu’une image plus raide. Seulement dans l’idée, la prééminence de l’activité de l’esprit sur la passivité est enfin assurée. L’idée, c’est la puissance créatrice de la pensée, dépouillée de toutes les servitudes de la matière, du moment et du lieu ; elle est une opération intérieure dont je retrouve toujours en moi la disponibilité et qui, si elle a besoin de l’image ou de la chose pour s’incarner, c’est-à-dire pour s’achever, constitue leur intelligibilité, c’est-à-dire leur raison d’être, qui est la raison de leur être même. C’est donc ici que nous sommes le plus près de cet acte premier par lequel l’esprit se reconnaît comme cause de soi et comme cause de tout ce qui est : comme lui, l’idée ne naît de rien.

Elle appartient pourtant encore au monde de la réflexion ; car il y a une multiplicité infinie d’idées qui se limitent et qui se composent. Aucune d’elles n’est capable de nous montrer l’unité de l’esprit dans sa plénitude indivisée : il est au-dessus de chacune d’elles parce qu’il est le principe d’efficacité de toutes. Chaque idée exprime une médiation entre cet acte où ne subsiste plus aucune passivité et cette passivité sans activité à laquelle nous donnons le nom de matière, mais qui n’est elle-même qu’une sorte de limite destinée à rendre possibles entre ces deux extrémités tous les degrés de la participation. Il y a, si l’on peut dire, une indétermination positive de l’esprit qui n’est que l’acuité parfaite d’un acte apte à tout produire : et il y a une indétermination négative de la matière qui n’est que l’indifférence parfaite d’une possibilité de tout recevoir ; et il y a entre les deux l’infinité des formes de la détermination, les plus variées, les plus précises, les plus subtiles.

Seulement, il est clair qu’il ne se produit pour nous un intervalle entre la perception et la chose, entre l’image et la perception, entre l’idée et l’image, qu’afin de permettre les différentes démarches de notre liberté sans lesquelles nous serions incapables de nous inscrire dans l’être total par une opération à la fois personnelle et participée. Ici l’acte réflexif nous montre son étroit rapport avec l’acte créateur ; car il n’y a point de terme que la réflexion me découvre et qui ne m’apparaisse comme insuffisant et abstrait, qui, par conséquent, ne m’invite à accomplir un acte de sens opposé par lequel je lui donne sa signification et sa réalité, et j’achève d’en prendre possession. Bien plus, chose curieuse et admirable, c’est à mesure que je me rapproche davantage de la pure activité de la pensée où la contemplation devrait me suffire que l’exigence de ce nouveau changement de sens, qui m’oblige à participer à l’œuvre de la création, devient pour moi plus impérieuse. Voyez la perception : elle n’est elle-même qu’un spectacle frivole et inconsistant si elle ne devient pas le support d’une action par laquelle je vais lui donner une valeur, soit pour obtenir la satisfaction d’un besoin ou d’un désir, soit pour m’en servir comme d’un véhicule afin d’obtenir avec autrui une communication plus parfaite : c’est au moment où j’en assume ainsi la responsabilité significative qu’elle cesse d’être pour moi une apparence et devient une réalité. Voyez l’image : elle tient à mon être spirituel d’une manière beaucoup plus intime que la perception, et je ne puis réussir pourtant à m’en contenter ; elle m’échappe toujours, et mon esprit incertain ne parvient ni à la retenir, ni à la fixer : mais cela est bon, car c’est la marque qu’elle est elle-même l’ébauche d’une action créatrice. Comme la perception appelle un mouvement utile sans lequel elle ne peut se suffire, c’est l’image qui ébranle la main de l’artiste. Il ne parvient pas à la réaliser pleinement au dedans de sa conscience ; dès lors, elle le contraint à sortir de soi, à produire un ouvrage dans lequel elle devient visible à tous les yeux et sans lequel elle ne serait rien de plus qu’une virtualité plus ou moins émouvante. La puissance de l’image dépasse donc singulièrement celle de la perception dont les contours nous étaient déjà donnés ; ici, c’est l’image même qui les détermine afin de prendre forme. Mais, dans la forme même, c’est l’image que nous cherchons, que nous essayons de faire revivre intérieurement : aussi faut-il que l’œuvre d’art constitue un monde à la fois gratuit et inutile, et qui, à côté du monde réel, nous paraît toujours à la fois plus artificiel et plus profond. — Mais voyez maintenant l’idée : elle est l’esprit même en action. Toute sa réalité réside dans son efficacité : elle est toujours pour nous un devoir à remplir. « J’ai une idée », disons-nous, et aussitôt notre corps s’élance et toute notre conduite est changée. Il n’y a pas d’idée qui ne soit astreinte à devenir un idéal : car toute idée est en même temps une action qui m’est commandée. Il n’y a point d’idée qui ne me soit proposée comme un moyen de réformer le monde, c’est-à-dire de contribuer à l’opération même par laquelle il se forme. Et il serait vain de vouloir distinguer sur ce point les idées théoriques des idées pratiques : car, s’il est vrai que seul celui-là pense l’idée de justice qui accepte d’y conformer sa vie, il est non moins vrai que l’idée du triangle n’a de sens que pour celui qui accepte de le construire et d’en déduire les propriétés, et que l’idée d’homme elle-même n’a de sens que pour celui qui accepte de la réaliser en lui, d’accomplir les obligations qu’elle évoque, c’est-à-dire de tout faire pour mériter qu’un tel nom lui soit appliqué.

B) L’acte réflexif semble toujours me séparer du monde, mais c’est pour me replier sur le principe même dont le monde dépend et dont il me montre que la participation m’est toujours offerte : et sans lui le monde n’apparaîtrait pas. Dans chacune de ses étapes, le rôle de l’acte réflexif est encore de creuser cet intervalle entre ce que je suis et ce que je puis ou ce que je dois, sans lequel ma liberté ne trouverait aucun moyen de s’exercer, c’est-à-dire sans lequel je serais une chose et non point un être. Il semble donc aussi me séparer de moi-même : mais c’est par lui, pourtant, que je reconnais ce que je suis, que je distingue ma réalité qui déjà ne m’appartient plus, qui existe pour autrui plus encore que pour moi, de ma possibilité qu’il dépend de moi seul de découvrir et d’actualiser. Je suis un être qui se dépasse toujours, qui n’a jamais achevé de produire sa véritable essence. Mais comment concevoir ce perpétuel dépassement autrement que par une relation avec un Être toujours présent qui ne cesse de me fournir, qui m’oblige, pour me faire, à engager ma propre vie dans le temps, et qui assume éternellement dans l’absolu cette même causalité de soi que l’usage de ma liberté me permet précisément de rendre mienne selon mes forces ? C’est dans l’intervalle qui m’en sépare qu’apparaissent toutes les démarches de l’entendement par lesquelles je découvre tour à tour, à travers la perception, l’image et l’idée, à la fois mes limitations et mes possibilités : en remontant par degrés de la chose jusqu’à l’idée, je vois les pures données reculer peu à peu et céder la place à des « raisons d’être ». Mais ces raisons, je les produis en me produisant, de telle sorte que, sans abolir la distinction que l’on a toujours maintenue entre la volonté et l’entendement, il faut dire en même temps que la volonté est déjà présente dans toutes les opérations de l’entendement et que c’est la lumière que celui-ci nous donne qui, en créant toujours une nouvelle disjonction entre le réel et le possible, établit une communication ininterrompue entre l’activité absolue et mon activité propre.

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