Mais c’est en examinant le caractère régressif de la réflexion que nous saisirons le mieux à la fois pourquoi on la taxe d’impuissance, et pourquoi, au contraire, elle est inséparable de l’acte créateur qu’elle met pour ainsi dire à notre portée. On montre qu’elle suppose toujours une spontanéité qui s’est déjà exercée, un donné dont elle cherche à prendre possession, qu’elle ne peut être que l’inversion d’un mouvement qui s’est déjà accompli. Et c’est pour cela qu’elle semble stérile. Mais n’est-elle qu’un retour qui implique un aller et n’ajoute rien à cet aller ? Cependant, il est remarquable que cette spontanéité, cette donnée n’apparaissent qu’à la réflexion qui les a déjà dépassées, et que c’est parce qu’il y a un retour que nous savons qu’il y a un aller. De telle sorte que, loin de soutenir que l’aller se suffit et que le retour n’y ajoute rien, c’est le retour qui, d’une certaine manière, crée à la fois le retour et l’aller. C’est lui qui, établissant une rupture dans l’acte créateur entre un élan que je subis et une démarche qui le fait mien, me permet d’y participer par un acte libre.
Car il n’y a que la réflexion qui puisse me permettre d’insérer dans l’être total mon être participé. C’est elle qui fait de moi un être spirituel. Trop souvent, on pense que la réflexion doit se contenter d’appréhender une réalité déjà constituée, après quoi elle pourrait disparaître comme l’instrument une fois qu’il a servi. Mais la signification de la réflexion est tout autre. Elle ne s’ajoute point à l’acte créateur comme un acte nouveau et gratuit dont nul ne comprendrait l’origine : elle est cet acte même qui, en changeant de nom, ne change pas de nature. Elle est cet acte, se retournant lui-même et cherchant toujours sa propre source. Une telle démarche ne poursuit point un objet qui nous fuit : elle est la démarche par laquelle l’esprit fonde sa propre intériorité, s’établit en elle et fait surgir de l’exercice même de sa liberté les raisons qui le justifient. Nous sommes ici au point où, en nous obligeant à devenir cause de nous-même, nous pénétrons dans le secret originaire de la création. Et, par une sorte de paradoxe, cette même opération, qui paraissait tout à l’heure si vaine et par laquelle il semblait que nous revenions seulement sur nos pas, est aussi celle par laquelle nous créons tout ce que nous sommes ; il n’y a qu’elle qui puisse nous révéler l’efficacité véritable. Non point que cette efficacité soit tout entière nôtre : car nous ne faisons qu’en disposer et ce que nous en assumons appelle toujours un donné qui lui répond, qui le surpasse et qui est le double objet d’une pensée qui le représente et d’une volonté qui le modifie.
On voit bien par suite toute la faiblesse de cet argument qui considère la réflexion comme absolument impuissante parce qu’elle s’engage dans une régression qu’elle n’achève jamais. C’est là précisément le signe, non point qu’elle cherche une origine du réel qui recule de plus en plus et qui lui échappe toujours, mais, au contraire, qu’elle nous replace elle-même d’emblée à l’origine de ce qui est. Dès qu’elle s’exerce, elle remet tout en question. C’est qu’à chaque instant elle nous fait retrouver un premier commencement de nous-même et du monde. On dit qu’elle use et flétrit tout ce qu’elle touche ; mais c’est là une grande injustice : elle nous ramène vers le point de suprême émotion intérieure où toute chose devient elle-même naissante. La régression à l’infini qu’elle implique n’est pas le témoignage d’un échec toujours répété ; elle est la marque de cette fécondité par laquelle, en nous introduisant du premier coup dans un monde intérieur où il n’y a plus d’objets qui nous arrêtent et qui nous résistent, mais seulement des actes et des significations, elle nous découvre qu’aucun acte ne se suffit à lui-même, sinon celui qui est le principe de tout ce qui est et par lequel l’esprit engendre éternellement sa propre présence à lui-même.