Aller au contenu

Cette conception de la réflexion nous délivre du second reproche qu’on lui fait de nous enfermer à l’intérieur de nous-même, où nous chercherions, dans l’exercice de notre activité subjective et solitaire, à engendrer le monde dont elle a commencé par nous séparer. Et peut-être tous les malentendus de la philosophie viennent-ils précisément de ce qu’on cherche à mettre la réflexion hors du monde pour la mettre au-dessus du monde, alors qu’elle appartient au monde, qu’elle s’exerce dans le monde et qu’elle soutient notre existence dans le monde par la multiplicité infinie des relations qu’elle établit entre nous et le monde. En l’isolant du monde pour lui laisser toute sa pureté, il est naturel qu’on n’en fasse plus qu’une puissance indéterminée. Qu’est-ce qui la déterminera dès lors à s’exercer ? Et comment même lui donnera-t-on le nom de puissance autrement que par référence à ce monde qu’elle appelle et dont elle porte en elle le souvenir ?

Il semble à première vue que, dans la réflexion, le moi pénètre au fond même d’une solitude intérieure où il trouve une activité à la fois inventive et judicatoire qui est tout entière entre ses mains et par laquelle il donne ou refuse un consentement qui dépend de lui seul : c’est, en effet, dans la réflexion que nous saisissons la démarche secrète par laquelle chaque conscience se constitue. Mais cette démarche est une démarche de participation. Et, pour la définir, il ne suffit pas de dire que l’acte réflexif ne peut s’exercer sans une matière ou un contenu que le donné est seul capable de lui fournir, ni que l’unité de l’acte réflexif ne peut se briser en opérations distinctes que dans la mesure où il évoque les délinéaments d’une expérience avec laquelle il n’a jamais rompu : il faut avoir reconnu que l’activité même dont je dispose par la réflexion n’est mienne que par la disposition que j’en ai, mais que c’est une activité que j’ai reçue et qui surpasse toujours l’usage que je peux en faire. Que cette activité me soit donnée, cela semble difficile à accorder malgré ce double caractère qui lui appartient d’être une puissance que je trouve en moi, mais qu’il dépend toujours de moi d’actualiser et de rester encore disponible, alors même que je ne lui donne aucun emploi. Car on comprend qu’une chose nous soit donnée : mais comment une activité pourrait-elle l’être ? Or c’est en cela précisément que consiste l’essence de la participation, qui dépouille chaque être de tout ce qu’il possède, et même de la moindre efficacité créatrice dans la puissance même qu’il met en jeu, mais afin précisément de lui permettre de la faire sienne dans la pure adhésion qu’il accepte de lui donner. Dans cette adhésion, que nul ne peut violer ni surprendre, mais qui nous engage tout entier, réside le principe de notre autonomie que l’acte suprêmement plein auquel elle nous fait intérieurement participer fonde, au lieu de l’abolir. C’est parce que cet acte est indivisible, bien qu’il ne soit en nous que participé, qu’il y a un monde par lequel chacune des opérations que nous accomplissons montre son insuffisance, c’est-à-dire demeure abstraite et appelle ce qui lui manque, de telle sorte qu’il y a toujours une réalité sensible qui lui répond et qui l’achève, mais qui ne se révèle à elle que par son exercice même et qui la surpasse toujours. Ainsi le monde que nous voyons exprime toujours les exigences de notre activité ; il devient toujours plus riche et plus beau à mesure qu’elle devient plus parfaite et plus pure.

Supprimer le surlignage