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Si la réflexion est toujours l’objet d’une certaine suspicion, c’est qu’on imagine qu’il y a un monde qui nous est donné avant qu’elle ait commencé à s’exercer. Mais la réflexion, au lieu de l’accepter avec simplicité, cherchait à y substituer un monde nouveau, subjectif et irréel, celui de nos pensées, un monde dans lequel nous jugeons de ce qui peut être et de ce qui doit être, et que nous nous efforçons toujours à faire coïncider avec ce qui est, mais sans jamais y réussir. Seulement, si l’acte initial de la réflexion, c’est de nous détacher du donné, il est évident qu’elle ne le retrouvera jamais. Mais l’acte de la réflexion commence sans doute plus tôt, et il a des racines plus profondes qu’on ne croit. Car ce donné a lui-même pour origine un premier acte réflexif sans lequel il ne serait jamais pour nous donné. En ce sens, on pourrait dire peut-être que je le détache de moi, plutôt que je ne me détache de lui. Pour me détacher de lui, il me faudrait pour ainsi dire récuser sa présence, qui n’a de sens que pour moi et par rapport à moi et qui me soutient moi-même dans l’existence. Mais je le détache de moi précisément pour le faire entrer dans une perspective sans laquelle il ne serait rien pour moi : alors seulement il devient un tableau pour mon regard, un point d’appui pour mes mouvements.

On décrit souvent l’apparition du donné comme le premier obstacle qui se dresse devant l’activité spirituelle, comme son premier échec : il nous semble plutôt que c’est son premier succès. C’est la première récompense qu’elle reçoit, quand elle commence à s’exercer. Nous considérons naturellement toute activité comme un élan tendu vers l’avenir et qui se convertirait en réflexion quand elle viendrait se briser contre un obstacle qui l’obligerait à changer de sens. Mais cette interprétation est elle-même l’œuvre de la réflexion : elle cache une ambiguïté singulière. Elle donne à l’obstacle un mystérieux privilège qui nous fait regretter la chose en soi. En réalité, ce n’est pas lui qui produit la réflexion, c’est elle qui le produit. La réflexion est inséparable de la spontanéité de l’esprit qui, dès que la spontanéité instinctive entre en jeu comme une proposition qui nous est faite de constituer notre être propre par un acte libre, reflue vers sa propre origine où elle cherche et pèse les raisons qui la justifient. C’est quand ce retour se produit que le donné apparaît : il est le fruit de la réflexion. Il est le monde à l’état naissant. Et tous les objets qui le remplissent sont la joie de l’esprit qui les découvre, jusqu’au moment où, au lieu de promouvoir notre activité, ils la retiennent et la paralysent. Alors ils deviennent pour nous des obstacles, car la réflexion ne veut connaître aucun arrêt : elle n’a jamais ni sécurité ni repos. Comment se contenterait-elle jamais de ce spectacle qu’elle a sous les yeux et qui n’est que la projection de notre activité à l’instant où elle en interrompt le cours ? Cette activité elle-même n’était là que pour permettre à la réflexion de la faire sienne, d’en assumer la responsabilité et de la diriger.

Dès lors, on ne saurait dire que la réflexion, en nous obligeant à abandonner le donné, ne peut que se mouvoir à vide et se condamne à ne plus le rencontrer jamais. Car il n’y a de donné que pour elle ; c’est elle qui le fait surgir devant nous, c’est par elle que nous entrons en contact avec lui et que nous en prenons une possession toujours personnelle, mais c’est par elle aussi que le donné multiplie devant nous ses aspects, ne cesse de s’enrichir et de s’approfondir, et nous révèle par degrés cette infinité du monde qui est le témoin toujours actuel de l’infinité de l’esprit. Le propre de la réflexion, loin de renier le donné, est de faire que tout le réel nous devienne donné.

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