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A) Si l’on garde de la défiance à l’égard de la réflexion, c’est qu’elle est, semble-t-il, une démarche artificielle de l’esprit qui, au lieu de rester en contact avec les choses, s’en détourne au contraire et ne cesse de substituer à la considération de leur réalité celle de leur possibilité. Elle renverse le mouvement naturel de la pensée, de l’action et de la vie : le regard se dirige naturellement vers l’objet afin de reconnaître ses caractères ; la main cherche à s’en emparer ; et la vie elle-même ne cesse de se promouvoir dans un élan créateur que la réflexion interrompt toujours. Mais il y a un usage légitime de la réflexion qui est de reprendre tous les mouvements de notre activité spontanée, de l’obliger à suivre avec plus d’exactitude le contour des objets, à rendre notre adaptation au réel toujours plus parfaite. On condamne seulement ses prétentions quand elle espère trouver en nous, par un simple retour sur nous-même, le principe suffisant de la représentation et de l’action, quand, après avoir créé en nous une sorte de vide, elle espère mettre en jeu une puissance pure par laquelle nous verrions les choses elles-mêmes sortir pour ainsi dire de leurs propres raisons.

B) Ainsi la réflexion se sépare du réel pour lui demander ses titres ; mais elle resterait toujours une pure puissance si le réel n’était point là pour l’ébranler et pour lui fournir précisément l’objet auquel elle s’applique et qui l’actualise. Nul n’a mieux défini la démarche constitutive de l’acte réflexif que Descartes dans le Cogito. Mais le monde lui demeure présent dans l’opération même par laquelle il le rature ; le Cogito, qui exprime la possibilité du monde, l’appelle, l’attend et, pour ainsi dire, l’épouse à l’avance comme la réponse qu’il va lui faire. C’est aussi parce que le monde est là que nous parlons quelquefois de le mettre entre parenthèses : seulement, cette manière de le négliger, pour le retrouver ensuite, n’est qu’une feinte. Car en emportant dans notre solitude spirituelle le pouvoir de le penser, c’est à lui encore que nous empruntons le cadre de l’opération par laquelle ce pouvoir même devient capable de s’exercer, comme on le voit bien dans le kantisme : réduite à ses seules forces, l’activité de l’esprit resterait elle-même indivisée et sans emploi. Il ne suffit donc pas de dire, selon le mot de Bacon, qu’il s’épuiserait alors à tisser une toile d’araignée qui n’aurait ni consistance ni support : la possibilité même de la toile, la multiplicité de ses fils, la manière dont ils se croisent, évoquent une expérience réelle que l’on n’a point oubliée, mais seulement dépouillée de ses qualités sensibles, pour ne retenir que les chemins qui permettent à notre pensée de la parcourir.

C) Il y a plus : on soutient encore que c’est l’abus le plus grave de vouloir attribuer à la réflexion la moindre fécondité et même la moindre efficacité. Le mot même de réflexion nous invite à la prudence. Ce n’est point assez de dire que l’on ne réfléchit que sur une réalité déjà donnée ; il faut dire que l’acte réflexif, qui ne peut pas être sans l’acte créateur, en est justement la négation. C’est donc un contresens de penser qu’il est capable de rien produire. Sa fonction est exclusivement critique, il ne peut rien faire de plus que de recommencer les opérations spontanées de la pensée et du vouloir, afin de nous permettre de les mieux régler. Quant à admettre que c’est par cette démarche régressive que nous obtiendrons, comme nous le pensons souvent, un principe d’explication capable de nous suffire, c’est là une illusion que l’on juge à la fois inévitable et impardonnable. Elle est inévitable, car elle nous oblige à partir du monde que nous avons sous les yeux, c’est-à-dire du monde déjà réalisé. Or, pour qu’il le soit, il faut que ses conditions l’aient été aussi. Mais c’est précisément vers elles que la réflexion nous oblige à remonter. Et au moment où elle les tient sous son regard elles paraissent ne plus dépendre que de sa seule activité, qui les soutient, qui leur donne en quelque sorte l’être de la pensée, hors de laquelle elles ne sont rien, de telle sorte qu’à ce moment du moins, la réflexion, oubliant l’expérience dont elle est partie et qui, au terme de cette régression, n’apparaît plus que dans le futur, ne peut faire autrement que de s’attribuer à elle-même la puissance de l’engendrer.

Cependant, cette illusion est impardonnable, car non seulement elle est fondée sur l’oubli dont nous venons de parler et sur cette pensée erronée que le produit de la réflexion qui, dans l’ordre de l’être, est un avenir par rapport au présent dont elle est partie, est encore, dans le même ordre de l’être, un passé dont ce présent même dépend, mais aussi parce qu’elle méconnaît cette gageure qui est inséparable de toutes les entreprises de la réflexion : à savoir qu’elle ne peut être explicative que parce qu’elle nous engage vers la découverte d’un terme premier capable de supporter la totalité de l’être et du possible, mais qu’elle est impuissante à nous le donner. Car le propre de la réflexion, c’est, sous peine de se refuser à elle-même le pouvoir qu’elle revendique, de ne pouvoir jamais être suspendue et de poser, à propos de tous les termes qu’elle rencontre, une question nouvelle qu’elle redouble toujours. Ce qui montre assez clairement que la réflexion doit se nourrir sans cesse du réel, mais renoncer décisivement à l’ambition de le produire.

Ces critiques, qui sont dirigées contre une conception abusive et exclusive de la réflexion, qui la relève au-dessus de toute réalité donnée afin de lui attribuer une puissance créatrice, tendent à en faire une démarche exclusivement humaine, de portée très limitée et qui nous assujettit à l’expérience sans nous permettre de saisir du dedans l’opération qui la fait être. Elles doivent nous conduire à approfondir la nature de l’acte réflexif et à examiner son rapport avec l’acte créateur, dont le séparent à la fois ceux qui le regardent comme un absolu qui se suffit totalement à lui-même et ceux qui le regardent comme relatif à un objet dont il redouble indéfiniment la représentation en témoignant par là de son impossibilité radicale à se suffire.

Nous voudrions d’abord restituer à l’acte réflexif la fécondité qu’on prétend lui retirer ; mais, pour cela, au lieu de le substituer à l’acte créateur ou de l’en disjoindre, nous voudrions montrer la présence en lui de cette puissance créatrice sur laquelle il vient pour ainsi dire se greffer et dont il nous donne, d’une certaine manière, la participation. Le monde nous déborde toujours comme un immense spectacle ; mais c’est en nous repliant sur nous-même que nous découvrons, dans l’acte même par lequel notre être ne cesse de se faire, une activité dans laquelle il puise, mais sans l’épuiser jamais, qui lui demeure toujours présente et dont le monde nous donne une représentation imparfaite, mais qui est toujours à notre mesure.

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