La philosophie commence avec l’acte de réflexion : elle a la même étendue que lui ; dès qu’il cesse, elle cesse aussi. Il serait vain de croire qu’il est possible de surpasser la réflexion, car, si elle est le pouvoir de tout remettre en question, il n’y a rien qui puisse être justifié ni possédé autrement que par elle. Et ce qui prouve qu’elle est véritablement un acte premier, c’est qu’il n’y a d’objet que pour elle quand elle le pose, c’est qu’il n’y a de spontanéité que par rapport à elle, quand elle y cède ; c’est que le moi meurt quand elle s’interrompt, c’est que, quand on cherche d’où elle vient, c’est elle encore qui le cherche. De telle sorte qu’il ne peut pas y avoir d’autre méthode pour la philosophie que de s’établir au centre même d’une activité réflexive qui s’interroge sur son origine, sur sa nature, sur ses conditions de possibilité, sur les implications qu’elle suppose, sur les affirmations qu’elle est en droit de porter.
Tels sont les caractères de la réflexion, dont chacun de nous fait l’épreuve dans une réunion comme celle-ci. Nous venons de suspendre pendant un moment nos besognes particulières, où l’habitude et les exigences de l’événement suffisaient à nous faire agir. Nous avons accepté de nous replier sur nous-mêmes dans cette sorte de pur loisir qui est le séjour unique de la pensée : nous voilà donc réduits à une pure activité réfléchissante. Et, quelles que soient les déceptions que nous avons déjà connues, nous espérons une fois de plus voir surgir de nous une lumière qui nous fera assister à la genèse de notre être propre et de l’être même du monde, et qui nous permettra de découvrir dans cette activité de notre conscience, où aucun de nos voisins ne pénètre, un secret qui est commun à tous.
Cependant, nous ne pouvons nier que la réflexion ne soit l’objet d’une sorte de suspicion : mais cette suspicion atteint toujours la philosophie elle-même. On pense que la réflexion est la marque de l’orgueil de l’esprit humain, qui se sépare du réel pour se mettre au-dessus de lui et qui se croit capable de le juger et parfois même de le produire. Elle abolit cette simplicité, ce consentement à la vie, qui sont les dons que chaque être reçoit de la nature dès qu’il entre dans ce monde. Lucifer est le premier être qui ait osé réfléchir. Mais si elle est née de l’orgueil, on comprend que la réflexion n’engendre que l’impuissance et le malheur. Car elle ne peut rien et elle se croit capable de tout.
Aussi nous propose-t-on, en des sens opposés, de faire confiance soit à ces mouvements profonds de l’impulsion et de l’instinct qui sont enracinés dans notre corps et qu’elle ne cesse d’épier pour les détruire, soit à des élans spirituels comme l’inspiration et l’amour, qu’elle empêche de naître, mais qui, dès qu’ils nous animent, semblent la dépasser et la rendre inutile. Mais on oublie que s’il y a un conflit entre la spontanéité de l’instinct et la spontanéité de l’esprit, c’est la réflexion même qui le fait naître : elle se libère de l’une, mais lui emprunte la force même dont elle dispose ; elle voudrait s’achever dans l’autre, mais elle n’y parviendrait qu’en se renonçant, c’est-à-dire en se changeant en une nature où la spiritualité périrait de son triomphe même. Dès que la réflexion commence, elle entre dans un cercle qui n’a pas de fin et dont elle ne pourra plus jamais sortir ; il n’y a qu’elle qui puisse se prononcer pour la spontanéité et décider d’abdiquer en sa faveur.
Mais peut-être est-il nécessaire de prendre une conscience plus claire des préjugés dont la réflexion est l’objet, et d’obtenir à leur égard cette purification intérieure qui est la condition de tout exercice efficace de la pensée, avant de chercher à saisir son essence positive, de montrer qu’elle pénètre jusqu’à la racine même de l’être et de la vie, et qu’au lieu de s’opposer à l’acte créateur, elle est au contraire le seul moyen que nous ayons d’y participer.