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Il faut se demander maintenant s’il est possible de répondre à la seconde objection que nous avons signalée au § 4 du présent article, et qui reproche à la présence, comme à l’être, d’être un mot creux et même dépourvu de signification, aussi longtemps qu’on ne connaît ni le contenu de la présence ni les qualités de l’être. Mais nous nous étions étonné déjà que l’on pût voir dans l’être la plus abstraite des notions, en faisant remarquer précisément qu’il n’est pas un caractère séparé, qu’on ne peut ni le percevoir ni le concevoir hors de ses déterminations, et qu’il exprime la totalité et la consommation de toutes les qualités que l’on pourra jamais discerner en lui. Et l’on conviendra qu’il y a bien de la différence entre une thèse qui fait de l’être une pure matière logique à laquelle les qualités viendraient mystérieusement se joindre pour lui permettre d’exister réellement et la thèse qui, posant d’abord l’être avec cette totalité et cette suffisance sans lesquelles il n’a pas droit au nom d’être, fait apparaître ensuite les qualités comme la gerbe des aspects particuliers et complémentaires par lesquels il révèle son infinie richesse aux yeux d’une conscience finie.

On peut faire sur la présence des observations analogues. La présence ne demande pas à être remplie par des objets nouveaux émergeant d’une longue absence et qui viendraient la peupler, c’est-à-dire la réaliser. Il faut dire au contraire que la présence est en droit infiniment plus pleine et plus abondante que toutes les représentations par lesquelles elle se divise et s’émiette pour s’adapter à la capacité des différentes consciences. Que l’on n’allègue pas, que sous le nom de présence, nous posons par avance et d’un seul coup toutes les représentations qui deviendront présentes plus tard au cours de toute expérience possible : la présence est une et les représentations sont multiples ; elle n’est pas leur somme, elle est plutôt leur condition et leur raison, le principe commun qui les actualise sans se confondre avec aucune d’elles puisqu’il est le même dans toutes. Et l’on demandera de méditer sur cette remarque : c’est que, si une chose est ce qu’elle est par ses qualités, elle n’est pourtant que par la présence de ce qu’elle est.

L’unanimité de la présence prise en elle-même ne laisserait pas subsister l’indépendance des êtres particuliers. Celle-ci suppose la possibilité d’une absence subjective, corrélative d’une présence subjective qui nous révèle l’autre en nous laissant croire qu’elle l’absorbe tout entière. Puisqu’une présence unanime abolirait la conscience, il faut que l’objet présent, pour que nous en restions distinct, nous paraisse toujours plus riche que sa représentation présente, il faut, d’une manière générale, qu’un progrès indéfini s’ouvre devant nous dans lequel nous opposerons à ce que nous avons déjà acquis ce que nous pourrons acquérir encore. Le contenu infiniment varié de la présence psychologique exprime les moyens par lesquels l’être partiel communique avec l’être total : les différents modes de la présence sensible, imaginaire ou conceptuelle permettent à la personnalité de se créer, ils permettent à la conscience d’entrer en rapport avec l’univers et avec les autres consciences et ils fournissent le fondement d’un tableau des différentes fonctions de la vie mentale.

C’est seulement parce que l’homme est attentif d’abord à son corps, par lequel il inscrit son être individuel dans l’univers visible, qu’il est porté à confondre la présence sensible avec la présence réelle. Mais toute présence est spirituelle : la présence du corps est la présence de l’idée du corps et la présence de la sensation, la présence de l’idée de la sensation. La variété des idées, la manière dont elles s’appellent et dont elles s’excluent permettent une sorte de filtrage de la présence dans la conscience qui ne s’en détache jamais bien qu’elle la mette à sa portée et qui, ne cessant de puiser dans un monde éternellement actuel, mais qui n’est pour elle qu’un monde possible, actualise et fait sien un autre monde qui est l’œuvre propre de sa liberté, mais qui à son tour, au regard de l’acte pur, ne sera jamais qu’une pure possibilité.

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