Le présent du verbe semble par excellence le temps de l’être ; mais il est plutôt le temps de la perception, comme le passé est le temps du souvenir et le futur le temps du désir et de la volonté. Ces temps différents établissent des distinctions entre certains caractères des états présents ; ils ne permettent pas de permuter l’essence de l’un dans l’essence de l’autre, comme on le croit trop souvent quand on admet l’objectivité du temps, ce qui conduirait à imaginer entre eux la plus étrange transsubstantiation. Cependant, grâce au rapport réglé qui les lie, notre personnalité va se constituer elle-même sans cesser d’adhérer au présent et en appelant indéfiniment par un effort actuel, mais spirituel et tendu vers l’avenir la réalisation sensible d’un bien qu’elle n’est capable de posséder ensuite que sous la forme spirituelle, mais actuelle d’une image passée.
Si le présent n’était pas le caractère essentiel de l’être il faudrait qu’on pût concevoir une sorte d’absence absolue qui ne fût pas un simple éloignement. L’espace réalise l’idée totale des présences indéfiniment prochaines, et c’est pour cela que le matérialisme et le bon sens populaire le considèrent comme le lieu même de l’être. Si, par contre, on ne consent pas à matérialiser le temps, on ne considérera plus le passé comme une forme d’être subsistant encore, bien qu’en dehors de toute atteinte, lorsque nous avons en progressant perdu avec lui tout contact sensible. Sa réalité s’est seulement épuisée, comme la réalité d’une figure limitée dans l’espace est épuisée dès qu’on franchit ses contours. Il demeure, il est vrai, cette différence entre l’éloignement dans l’espace et l’éloignement dans le temps, que le premier nous permet, grâce au mouvement, de franchir corporellement la distance, et par conséquent de retrouver toujours, sous la forme de perceptions évidemment nouvelles, tous les points de son universelle présence, au lieu que l’éloignement dans le temps ne peut être franchi que par l’esprit et grâce au contraste d’une perception actuelle et d’une image remémorée ou anticipée. Mais l’opposition de la perception et de l’image n’a de sens que pour un sujet fini : elle est le moyen par lequel la personnalité se forme. Il faut pour cela qu’il y ait irréversibilité dans l’ordre de ses états, comme il faut qu’il y ait réversibilité dans l’ordre de l’espace pour que celui-ci soutienne les démarches de la liberté, qu’il rende possible le devenir sans être entraîné par lui, et qu’il figure sur le terrain de l’expérience sensible et au sein même de la durée l’objectivité de l’être pur.
On remarquera d’ailleurs que des points trop éloignés de nous dans l’espace ne peuvent aussi nous devenir présents que par des images et que, comme il faut, avant que l’influence qu’ils exercent sur nous nous parvienne, un certain temps pendant lequel leur état se sera modifié ainsi que le contenu même de notre conscience, il est de toute nécessité, après avoir distingué l’intervalle temporel et l’intervalle spatial, de les associer l’un à l’autre d’une manière extrêmement étroite en utilisant le premier et admirable modèle que les relativistes ont fourni dans la mécanique de l’univers physique.