Si l’on peut accepter, malgré les scrupules de l’idéalisme, de poser l’être comme un terme qui se suffit, un « en soi » ou un absolu, il ne saurait en être de même, dira-t-on, de la notion du présent. Le présent n’est-il pas par essence une relation ? Ne suppose-t-il pas deux termes corrélatifs et dont la nature est précisément d’être présents l’un à l’autre ?
Pourtant la dualité est caractéristique beaucoup moins de la présence que de la conscience que nous en prenons. Car là où il y a une conscience, il faut toujours qu’il y ait opposition entre un acte et une donnée, c’est-à-dire entre deux formes de l’être, et leur présence mutuelle traduit l’unité de l’être à l’intérieur de laquelle elles ont été distinguées par l’analyse. Si toute présence est une coprésence, c’est qu’aucun être fini ne peut être pensé en dehors de l’être total. La présence, au sens métaphysique que nous donnons à ce mot, ne doit pas être confondue avec la simultanéité dans l’instant : car un intervalle d’espace assez grand pour soustraire l’objet à notre appréhension immédiate suffit à créer l’absence aussi bien qu’un pur intervalle de temps, comme le suggèrent les relativistes d’accord avec l’expérience commune. D’autre part, nul intervalle de temps ne peut abolir cette présence au moins possible dans une conscience sans laquelle ni le passé ni le temps ne pourraient être pensés.
C’est donc parce que l’être est fini que la présence a un caractère mutuel. Et ce caractère se manifeste sous quatre formes à la fois distinctes et solidaires :
1° L’être apparaît d’abord comme présent au moi, et c’est sur cette présence subjective que se trouve fondée la connaissance même de l’être ;
2° Le moi apparaît comme présent à l’être et cette présence, réciproque de la première et impliquée par elle, fonde l’existence du moi ;
3° Les êtres particuliers apparaissent comme présents les uns aux autres dans le même univers, même s’ils ne possèdent pas une conscience capable de rendre cette présence sensible à leurs propres yeux. Mais c’est dire qu’ils sont compris ou qu’ils peuvent l’être sous forme de représentations à l’intérieur d’une autre conscience dont l’unité subjective est à la fois l’image et l’effet de l’unité même de l’être ;
4° Enfin, bien que chaque conscience soit enfermée en elle-même, comme l’est en soi l’être tout entier, et puisqu’il est de l’essence de chaque conscience d’être finie, il faut que toutes les consciences soient présentes les unes aux autres, afin qu’elles expriment la totalité de l’être sans en détruire l’unité. Ainsi se réalisera cette société des esprits, dont le lien est assuré par la participation aux mêmes idées, et sans laquelle l’être serait une chose au lieu d’être un acte spirituel qui se crée lui-même éternellement. Le monde réel, toujours présent tout entier à toutes les consciences à travers la variété indéfiniment renouvelée de ses aspects, est à la fois le moyen de leur séparation et de leur union ; il faut qu’il apparaisse à chaque conscience sous la forme d’une représentation originale pour que cette conscience puisse se distinguer de toutes les autres, et par conséquent exister, et il faut pourtant qu’il n’y ait qu’un monde et qu’il soit pensé par des opérations identiques pour que chaque conscience, en lui conférant l’être sous une forme univoque, se le confère indivisiblement à elle-même.
Nous conclurons donc en disant que l’être est indiscernable du présent et que, si toute présence est mutuelle, l’être total se confond avec la mutualité de toutes les présences réelles ou possibles. La présence subjective est révélatrice de la présence absolue : mais notre propre subjectivité est objectivement présente dans le monde. La présence de l’être au moi a son fondement dans la présence du moi à l’être. Comment concevoir que ce soit l’être qui vienne participer au présent de l’individu alors qu’il est manifeste que toute l’existence de l’individu exprime au contraire sa participation au présent de l’être ? Et de même que l’être peut s’appliquer à des objets diversement qualifiés, mais qui ne diffèrent pas les uns des autres sous le point de vue de l’être, la présence est capable de recevoir en elle des états aussi hétérogènes que des perceptions, des images ou des idées, dont on ne peut dire précisément qu’ils sont que parce qu’ils sont accueillis dans cette présence identique.
Nous retrouvons sous une forme psychologique, dans l’analyse de la présence, les caractères d’universalité et d’univocité que nous avions attribués d’abord à l’être sous une forme logique : et ce recouvrement des exigences intellectuelles par les conditions de l’expérience interne confirme leur double objectivité métaphysique. D’ailleurs, si la présence ne se manifeste à nos yeux que sous une forme subjective, cela ne prouve point que ce soit une présence diminuée : au contraire, elle témoigne par là qu’elle est une présence intérieure au cœur même de l’être, et c’est seulement parce que notre subjectivité est limitée que nous devons l’inscrire elle-même dans une présence qui la dépasse.
La présence n’a donc un caractère de dualité qu’afin de nous permettre de saisir l’unité ontologique des termes qu’elle confronte. Et si elle ne peut se manifester que par l’analyse, qui fait apparaître la diversité, c’est que le rôle de la diversité est de la rendre sensible, mais non de la créer. C’est un des effets les plus constants de notre méthode de nous permettre de retrouver dans les formes les plus humbles de l’être son essence totale et inaltérée. Cependant la présence du moi à lui-même, c’est-à-dire la conscience, est l’image la plus parfaite que nous puissions concevoir de la présence plénière de l’être à tous ses modes : car il n’y a pas de conscience sans une dualité, et c’est pourtant l’unité de l’acte intellectuel qui seul explique comment nous pouvons dire à la fois que tous les objets de la pensée nous sont présents, que nous leur sommes présents et qu’ils sont présents les uns aux autres. Nous retrouvons dans notre conscience finie un écho des caractères fondamentaux de l’être pur dont il nous est possible d’effectuer grâce à elle une sorte de lecture empirique.