On sait bien que nous ne pouvons parler de l’être qu’au présent et que le passé ou l’avenir, si on les prenait en eux-mêmes indépendamment du présent où on les pense, appartiendraient au néant. Il ne faut pas considérer le présent comme étant un abstrait pur, une limite évanouissante entre ce qui n’est plus et ce qui n’est pas encore. Le présent est le caractère fondamental de l’être, non pas seulement celui par lequel il nous est révélé, mais celui par lequel il se pose lui-même, de telle sorte que si l’on peut concevoir qu’un être fini cesse d’être, c’est en se retirant du présent, tandis qu’il serait contradictoire pour l’être sans condition de se distinguer de l’éternelle présence.
Il ne faut pas faire du temps un mythe qui nous dévore, et l’être avec nous : il est seulement le moyen sans lequel nous ne pourrions pas nous donner l’être à nous-même. Sans lui nous serions une chose, et non pas une personne ; nous recevrions l’être au lieu de le créer : c’est dire que, si l’être est lui-même un acte, et non point une donnée, nous ne participerions pas à sa nature, et notre vie ne pourrait plus être ce qu’elle doit être : incessant éveil, contact indéfiniment renouvelé et continué, accroissement immobile et mouvante possession. Le rôle d’une donnée ne peut être que d’appuyer l’élan qui la dépasse : mais l’être nous entraîne comme une chose si nous lui refusons notre consentement spirituel, si nous ne voulons nous associer ni à son essence par l’union contemplative, ni à son œuvre créatrice par l’exercice de notre liberté. Il n’y a de temps qu’afin d’assurer le contraste de cette donnée et de cet élan, qui les rend possibles tous les deux, et qui les relie l’un à l’autre dans un acte transitif indivisible que l’on ne peut imaginer qu’en l’accomplissant et qui ne se réalise que dans le présent.
De fait, notre vie tout entière s’écoule dans le présent. Comment pourrait-elle en sortir ? Il faudrait qu’elle sortît des limites de l’être. Elle est limitée et, en tant que telle, laisse bien des choses hors d’elle : mais elle est tout entière dans l’être, et par conséquent dans le présent. Et si l’on prétend que cette vie est elle-même composée d’états qui sont dans le temps, et par suite extérieurs dans une certaine mesure les uns aux autres, on répondra pour chacun de ces états ce qu’on a dit de la vie en général : c’est qu’il n’a jamais été ailleurs que dans le présent, et que, s’il y occupe une place limitée, cela ne veut pas dire qu’il ait jamais pu la quitter.
On considère à tort le présent comme une pointe mobile se déplaçant en même temps que l’être tout entier, mais ce sont seulement les différents aspects de l’être qui, en se détachant les uns des autres grâce à l’analyse, acquièrent au regard d’une conscience finie une présence subjective variable. Cette présence est l’image et l’effet de la présence totale : elle nous révèle celle-ci qui la fonde. La présence ne change pas elle-même : elle est l’idée la plus parfaite que nous puissions nous faire de l’immuable ; elle est l’éternité concrète. Mais son contenu se renouvelle sans cesse parce qu’il faut qu’il se mesure sur notre ouverture, sur ce que nous pouvons vouloir et accueillir. Ce n’est donc pas la présence de l’être que nous créons, mais notre présence à l’être. C’est comme si nous devions faire à chaque instant un choix sans cesse recommencé dans un être infini et omniprésent à l’intérieur duquel il nous faudrait constituer du même coup notre existence et notre nature. Il y a là une participation à la présence totale qui est toujours limitée par son objet, mais totale par la présence même de cet objet. Et sans doute le temps s’insinue alors de manière à accuser la disparité entre la totalité de la présence et la limitation de l’objet présent, mais on ne peut jamais faire ni que la présence elle-même disparaisse, ni que l’objet, bien qu’il n’en occupe qu’une partie, réussisse à s’en affranchir.
Nous n’avons pas besoin sans doute de demander qu’on interprète correctement la notion de l’omniprésence, telle que nous venons de l’exposer : nous n’avons pas voulu dire que la totalité du réel doit être considérée comme étant en soi une sorte de passé intégralement déroulé par avance et dont les différents individus seraient les spectateurs passagers. Le passé précisément n’existe comme passé, c’est-à-dire comme spectacle, que pour un individu qui l’a vécu comme présent, et qui par conséquent l’a créé. Faut-il dire dès lors qu’il n’existait jusque là que comme possible ? Oui sans doute, si l’on veut distinguer l’être total et les libertés particulières grâce auxquelles son essence se réalise ; car le mot de possibilité n’a de sens qu’à l’égard de chacune de ces libertés : il représente ses limites, c’est-à-dire ses puissances, mais en tant qu’elles ne s’exercent pas. Par contre, il n’y a point de possible en soi : ce qui n’est que possible pour une forme de l’être est actualisé par une autre. Et puisque chacune de ces formes se réalise grâce à un acte de participation qui lui est propre, on peut définir la présence totale non point comme celle de tous les possibles à la fois, mais plutôt comme l’acte qui fournit aux êtres particuliers assez d’efficacité pour qu’aucun possible ne demeure jamais à l’état de pure possibilité.