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Il n’y a pas d’expérience plus émouvante que celle qui révèle la présence du moi à l’être. Et si l’être est univoque, on comprend qu’on ne puisse découvrir la présence du moi sans découvrir du même coup la présence totale de l’être. La perfection de l’émotion inséparable de cette première découverte peut être interprétée de deux manières : car les uns, à la fois heureux et indignes d’avoir pris place dans l’être, le confisquent aussitôt à leur profit, l’enferment jalousement à l’intérieur de leurs propres limites et n’y participent plus désormais que pour en tirer de vaines jouissances d’amour-propre ; mais ces jouissances s’épuisent vite ; elles ne portent que sur les modes, et les modes privés de leur principe divertissent le moi et le ruinent. Les autres ne retiennent de la présence du moi à l’être que le véhicule qui leur permet d’éprouver la présence même de l’être ; ils savent que cette présence du moi ne peut pas être isolée, qu’elle est sans cesse soutenue et alimentée par la présence de l’être, qu’elle en est la forme manifestée, que le moi ne peut subsister et s’accroître que par une adhérence à l’être qui doit être en même temps une adhésion, par un détournement de soi et une circulation dans le tout qui lui permet de constituer sa nature propre, de découvrir et de remplir sa vocation.

On ne peut nier que cette présence simultanée de l’être et du moi et de l’un à l’autre ne soit une expérience métaphysique à la fois primitive et permanente, dont nul ne peut s’affranchir, qui est supposée et développée par toutes nos relations avec les autres êtres, avec nous-même et avec Dieu, et que celles-ci ont seulement pour objet d’analyser et d’approfondir, c’est-à-dire de réaliser. Mais les hommes croient en général qu’il suffit d’admettre implicitement cette double présence et ils se rejettent aussitôt vers la curiosité et l’amour des choses particulières. Alors l’être se venge d’être oublié : il ôte aux choses particulières toute leur saveur ; aucune d’entre elles n’est plus capable de nous satisfaire ; c’est qu’elles demandent à être goûtées en lui et par lui ; hors de sa présence qu’elles actualisent, ce sont des images qui nous fuient et qui ne suscitent en nous que le désir ou le regret. Elles nous dominent par tout ce qui leur manque. Elles font de nous des esclaves mécontents. L’atmosphère et le sentiment aigu de la présence donnent à chacune d’elles son sens vif et plein, la rendent solidaire du moi vivant, l’accordent avec notre activité, lui permettent d’exprimer à la fois le tableau et l’effet de nos puissances et la rendent apte du même coup à remplir toute notre capacité.

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