Si l’être est identique au tout, ce tout ne peut apparaître aux yeux d’un être fini qui ne coïncide pas avec lui que comme une idée. Et c’est pourtant cette idée qui fonde non seulement la possibilité, mais l’existence de la partie comme telle. Dès lors, il doit y avoir homogénéité entre la partie et le tout, et c’est pour cela qu’il est indifférent de considérer, à la manière des idéalistes, l’individu et le tout comme deux idées, mais à condition de ne pas subordonner la réalité de l’idée à une conscience individuelle, ou d’inclure, à la manière des réalistes, l’existence de l’individu à l’intérieur de celle du tout, mais à condition de reconnaître que cette inclusion ne peut être réalisée que par une pensée. Cela revient à dire que l’opposition de l’être et de l’idée dont nous avons montré qu’elle n’est valable que pour les êtres particuliers et non pour l’être total, est un moyen d’assurer au tout et à la partie la possibilité de se distinguer l’un de l’autre et pourtant de communiquer.
L’idée de l’être, c’est donc l’être même. Déjà nous avions remarqué qu’il n’y a pas d’idée séparée de l’être. Mais chaque idée particulière implique toutes les autres, et l’être consiste dans cette implication totale qu’il faut nécessairement poser pour que chacune d’elles puisse l’être.
Il y a dans la pensée une infinité en puissance, comme il y a dans l’être une infinité actuelle ; mais pour que cette distinction puisse être faite, il faut que nous nous trouvions en présence d’un terme particulier qui, en limitant la pensée, manifeste en elle un excès sans emploi et, en limitant l’objet possible de la pensée, montre qu’il déborde de toutes parts l’acte qui en saisit tel aspect. Retirez l’objet particulier, ou plutôt considérez la totalité des objets, cette distinction s’évanouit : la pensée et l’être se recouvrent. Dès que l’analyse la rétablit, on retrouve le conflit entre une pensée qui semble une existence diminuée, et une existence qui semble une intelligibilité imparfaite. Toute idée particulière est donc inadéquate ; car penser adéquatement un objet quelconque ce serait proprement penser le tout où il doit prendre place. Tout acte intellectuel s’inscrit par conséquent dans l’idée de l’être ; celle-ci est la seule qui ne soit pas surpassée par son objet ; son objet est en elle, puisqu’elle est : elle est indiscernable de cet objet même. La pensée s’enveloppe donc ici dans un cercle qui témoigne, comme on l’a montré, que nous sommes en présence d’un terme premier.