Aller au contenu

On peut présenter l’argument ontologique non plus sous la forme d’une simple implication logique, mais sous une forme dynamique qui permet de mieux saisir son originalité. On dira alors qu’il y a dans chaque possible une sorte d’appel à l’existence proportionnel à son degré de perfection, c’est-à-dire à son degré de réalité, ou encore à la richesse de sa compréhension. Dès lors, l’idée de la toute perfection, c’est-à-dire d’une compréhension infinie, aurait un titre infini à l’être, et par conséquent on verrait à la limite la possibilité se confondre avec l’existence. Cependant il est évident que toute possibilité, ainsi que la tendance à exister qu’on lui prête, doivent primitivement être inscrites dans l’être, de telle sorte que l’on se heurterait soit à un cercle vicieux, soit à une distinction contre laquelle nous n’avons pas cessé de protester entre l’être du possible et l’être même du réel, s’il n’y avait pas, derrière ce langage mystérieux, une vue concrète compatible à la fois avec l’universalité et avec l’univocité. S’il n’y a d’être en effet que l’être du tout, on comprendra sans peine comment chaque idée particulière ne parviendrait à représenter l’être de son objet que par sa solidarité avec toutes les autres idées particulières, tandis que l’idée de l’être ou du tout est la seule qui soit immédiatement représentative de l’être lui-même. Ainsi, toute idée particulière ne paraît être un possible tendu vers l’être que parce qu’elle est un aspect de l’être qu’on en détache, mais qui le suppose. Et l’idée de l’être à son tour ne paraît être un possible capable de rejoindre l’être par l’infinité interne de sa puissance que parce que, étant la révélation de la présence immédiate de l’être, elle apparaît en même temps à la connaissance comme le terme que celle-ci obtiendrait par son propre achèvement.

On ferait les mêmes constatations en considérant les rapports entre l’idée et le jugement. Car il est bien vrai de dire que toute connaissance s’exprime nécessairement par un jugement ; mais le jugement peut être considéré soit comme l’opération qui développe le contenu de l’idée, soit comme l’opération qui la constitue. Ces deux interprétations sont solidaires et réciproques ; le jugement implique la relation : or toute relation est sans doute en un sens synthétique ; mais cette synthèse est un moyen pour nous de prendre conscience d’une solidarité d’éléments liés entre eux d’une certaine manière dans le monde intelligible, et que le jugement retrouve, au lieu de la créer. Le jugement est le seul moyen que nous ayons de penser l’idée grâce à une sorte de déhiscence ou de rupture de son unité, et le jugement est une opération discursive qui exige la présence d’un temps logique dans lequel il se déploie.

Franchissons maintenant un pas de plus : nous verrons qu’aucune idée particulière ne se suffit à elle-même, mais que le rapport entre l’idée et l’être est du même ordre que le rapport que nous venons d’établir entre le jugement et l’idée. De même en effet que le jugement est une analyse de l’idée, l’idée est une analyse de l’être ; mais de même que l’idée semble engendrée par le jugement, qui est la forme de toute connaissance, nous cherchons l’être postérieurement à l’idée et nous oublions quelquefois qu’il la fonde, en songeant qu’on ne peut le saisir que grâce à son intermédiaire. Enfin, de même qu’une seule idée apparaît comme capable de suffire à une multiplicité de jugements, il faut dire du même être qu’il donne naissance à une multiplicité d’idées. Bien plus, puisqu’il n’y a d’être que du tout, on atteint ici un dernier point qui ne peut plus être dépassé : c’est dans un seul et même être que toutes les idées trouvent également racine. L’idée en général ne paraît avoir une supériorité métaphysique sur le jugement que parce qu’elle est médiatrice entre le jugement et l’être. Mais seule l’idée qui, au lieu de nous fournir une représentation d’un aspect de l’être, nous fournit une représentation de l’être tout entier, exige d’être confondue avec lui.

Supprimer le surlignage