L’idée de l’être peut seule nous mettre en présence d’un terme véritablement premier que le « je pense donc je suis » de Descartes ne pouvait pas nous fournir. Car le moi n’est qu’une limitation de l’existence, une des idées possibles à l’intérieur de cette idée totale. On a déjà remarqué les difficultés singulières auxquelles se heurte la détermination de l’idée du moi. C’est qu’en effet l’être ne peut se révéler véritablement à lui-même que sous la forme d’une intériorité infinie, d’un moi coextensif au tout, incapable de sortir de lui-même, et dans lequel notre moi fini, comme tous les autres mois, ne cesse de naître, de croître ou de diminuer, et de s’évanouir. Sans doute cette idée de l’être devra être pensée par chaque individu : mais ce n’est pas parce qu’il appartient à l’individu de la produire, c’est seulement parce qu’il lui appartient de constituer en elle sa propre nature.
Si nous sommes remonté à un point où la distinction de l’idée et de l’objet valable pour toutes les connaissances particulières s’abolit, et si cette abolition est pourtant une condition de toutes les connaissances particulières, nous comprendrons par là même et en même temps nous surmonterons l’opposition classique de l’idéalisme et du réalisme. Car l’idée d’un être particulier ne se confond jamais avec celui-ci, puisqu’elle implique un autre être qui la pense et qui se distingue nécessairement du premier (ce qui est vrai même pour l’idée que nous nous formons de notre propre moi). En fait l’idéalisme ne serait la vérité qu’à condition que nous disions de l’objet que c’est une idée que nous n’avons jamais achevé de penser. Le réalisme exploite cet écart entre l’idée et son objet et, remarquant que celui-ci est beaucoup plus riche que l’idée, en déduit à tort leur hétérogénéité. La coïncidence entre l’idée et l’objet n’étant possible que dans l’idée de l’être, et énonçant simplement l’être de l’idée de l’être, l’idéalisme et le réalisme se trouvent tous deux réfutés en ce qui concerne les êtres particuliers et tous deux confirmés en ce qui concerne l’être total.
Mais la différence que nous établissons à cet égard entre l’idée de l’être et toutes les autres exige quelques éclaircissements complémentaires. Chaque idée particulière s’oppose en effet à toutes les autres idées, tandis que l’idée de l’être les contient toutes. Il n’y a pour nous qu’un moyen de la penser, qui est de nous inscrire en elle, avec l’acte même qui la pense. Penser tout autre objet, c’est distinguer l’opération par laquelle on le pense du terme auquel cette opération s’applique. Nul ne confond l’idée de l’homme avec l’être de l’homme, et, dans la mesure où l’être n’est pas un caractère séparé et vient rejoindre tel terme limité et qualifié, nul ne confond l’être de l’homme avec l’être de l’idée de l’homme. Mais si l’idée d’un homme n’est point un homme, l’idée de l’être, par l’universalité même de son objet, est elle-même un être. Et si l’on nous pressait en disant que, comme dans l’exemple précédent, l’être de cette idée ne peut pas être confondu avec l’être dont elle est l’idée, nous répondrions que la distinction ici cesse d’être légitime, car elle était fondée sur une double limitation de l’objet et de son idée, au lieu que l’universalité qui appartient également à ces deux termes exige qu’ils se recouvrent avec exactitude.
Aucune idée particulière ne peut se suffire à elle-même ; elle implique de proche en proche toutes les autres idées particulières sans lesquelles elle ne pourrait ni être définie, ni subsister ; dès qu’on s’engage dans le jeu des relations, on entre dans un labyrinthe qui n’a pas d’issue. Mais l’objet réel auquel cette idée répond porte en lui une infinité actuelle, et son existence surpasse infiniment toutes les relations par lesquelles on se flatte de l’épuiser. C’est pour cela que, considéré dans son être même, nul objet particulier ne se distingue d’aucun autre. Ce n’est point en raison de la pauvreté de l’idée abstraite de l’être. C’est en raison au contraire de sa richesse sans mesure : car l’être des objets particuliers ne peut être que l’être de l’univers ou du tout dont ils font également partie, et que chacun d’eux exprime à sa manière aux yeux d’un individu fini qui constitue sa propre nature dans le temps grâce à l’analyse.
Par conséquent, les idées particulières sont multiples et s’opposent entre elles de manière à former un tout solidaire. Chacune d’elles révèle donc son impuissance abstraite à figurer non seulement le tout, mais même le terme concret dont elle est l’idée. Il ne peut pas en être autrement si ce terme n’est concret que par la présence actuelle du tout où il prend place et que l’on retrouverait en lui si l’on pouvait employer une analyse exhaustive. L’universalité et l’univocité de l’être cachaient donc l’impossibilité où nous étions d’attribuer à des termes particuliers et finis une forme d’être qui leur conviendrait en propre et qui ne cesserait alors de se renouveler et de se diversifier : le seul être qui leur appartient, c’est l’être sans condition qu’ils dissimulent, mais qu’ils manifestent en recevant le pouvoir de se dénouer de leurs limites et de fonder leur autonomie par leur union avec lui.
Les mêmes raisons qui nous empêchaient d’identifier l’idée d’un objet avec l’être de cet objet, et qui nous obligeaient à multiplier les idées en resserrant les relations qui les unissaient entre elles, de manière à diminuer l’écart qui sépare chacune d’elles de l’existence plénière qu’il faut nécessairement attribuer à chaque objet, nous contraignent donc à considérer l’idée de l’être non pas seulement comme contenant toutes les autres idées et comme supposée par elles, mais encore comme la seule idée qui, par son caractère d’unité et de suffisance, rejoint réellement son objet et se confond nécessairement avec lui. Ce serait seulement si nous avions adopté une méthode synthétique, et si nous avions fait de l’être un caractère séparé, le premier de tous et le plus abstrait, qu’il faudrait le remplir et le compléter par toutes les qualités particulières dont la genèse est un effet de l’analyse ; mais l’idée de l’être au contraire n’exprime rien de plus que la réunion absolue de toutes les qualités que nous pourrons distinguer en lui et qu’il faut évidemment poser d’abord réunies pour qu’elles fassent partie de l’univers actuel et que l’abstraction puisse les y discerner. Loin d’avoir besoin d’être complétée, l’idée de l’être est la complétude même qui manque à toute idée particulière, mais qui est impliquée et appelée par elle. L’idée du concret est la seule idée qui ne peut être abstraite et qui, sous peine de ne rien représenter, doit s’identifier avec le concret même dont elle est l’idée.