Si toute idée, bien que différente de son objet, n’a pas moins d’être que lui, on rencontre, dès qu’il s’agit de l’idée de l’être, une sorte de nœud dans lequel l’être et la connaissance de l’être s’enveloppent d’une manière beaucoup plus primitive et beaucoup plus intime. L’idée de l’être ne serait l’idée de rien si elle ne coïncidait pas avec l’être lui-même. Or, en vertu de l’univocité, on ne peut pas poser l’idée de l’être sans apercevoir aussitôt que l’être de cette idée est le même que l’être dont elle est l’idée. Au contraire, quand il s’agissait d’une idée particulière comme l’idée d’un homme, bien que l’idée et son objet participassent l’une et l’autre à la même existence, il y avait une triple inadéquation d’une part entre l’idée et cet objet, et d’autre part entre l’idée et l’objet, limités tous les deux, et l’être qu’ils limitaient. C’est dire que la distinction des êtres particuliers, corrélative d’une distinction entre chacun d’eux et l’opération qui l’appréhende, si elle exige que tous ces êtres avec toutes les consciences qui les pensent fassent partie du même univers, exige aussi l’apparition dans cet univers d’une multiplicité de formes conceptuelles et sensibles qui se correspondent, mais qui s’opposent et qui s’appellent pour se compléter. Par contre, en évoquant l’idée de l’être, la distinction apparente de l’idée et de son objet s’évanouit dès que l’on remarque que cette idée étant l’idée du tout possède l’être elle-même, c’est-à-dire exprime la présence réelle du tout. Ainsi, l’être n’est pas seulement le terme auquel l’idée s’applique : du fait même que l’être appartient à l’idée, une adéquation parfaite se manifeste entre l’idée et son objet ; il n’y a rien de plus ni de moins dans l’un que dans l’autre ; et la distinction entre l’idée et son objet, qui était très légitime à l’égard des termes particuliers, revêt à l’égard de l’être un caractère exclusivement verbal. De telle sorte que l’on pourra dire indifféremment que l’être est idée et que l’idée est être.
On n’insistera jamais assez sur cette possibilité de convertir l’idée de l’être en l’être de l’idée qui ne se vérifie que pour cette seule idée, comme on s’en apercevrait aisément si on voulait tenter la même opération sur toute autre idée, par exemple sur l’idée de l’homme. Le cercle dans lequel nous entrons ici est caractéristique d’un terme premier, non pas en ce sens que nous serions en présence du premier anneau d’une chaîne auquel tous les autres seraient suspendus, à condition de s’en éloigner peu à peu, mais en ce sens que chaque terme particulier de la chaîne, pris isolément, est relié immédiatement à ce premier terme, dont il reçoit du même coup l’intelligibilité et l’être, avant même de pouvoir être rattaché à celui qui le précède et à celui qui le suit dans une série indéfinie.
Car à qui persuadera-t-on que le déterminisme des phénomènes puisse suffire à rendre compte d’une manière plénière de chacun d’eux, avant qu’on ait justifié d’abord déductivement leur participation à l’être et leur aptitude à prendre place dans le même univers ? Les discussions sans issue qui se prolongent autour de la notion de premier terme viennent de la confusion presque inévitable qui s’établit entre une primauté historique, qui ne saurait être conçue dans une durée qui n’a aucun bord, et une primauté métaphysique par rapport à laquelle l’être fini doit déduire les idées mêmes de temps et de fini.