Dire que l’être est univoque, c’est dire que nulle idée n’a moins d’être que son objet, l’idée d’un homme moins d’être qu’un homme réel, ni, selon une formule célèbre, cent thalers possibles moins d’être que cent thalers réels. Nous laisserons protester le bon sens populaire, et nous donnerons une explication de cet apparent paradoxe en ce qui concerne toutes les idées particulières, pour montrer ensuite quelle est à cet égard la position privilégiée de l’idée même de l’être.
Il faut bien qu’il y ait quelque convenance entre l’idée et son objet pour qu’elle soit précisément l’idée de cet objet, et c’est prendre l’existence dans un sens équivoque que de dire de l’objet qu’il existe, et non pas l’idée. Celle-ci existe dans l’entendement comme celui-là dans l’expérience sensible. La différence qui les sépare réside dans leur définition et non pas dans l’existence qu’il faut leur attribuer une fois qu’on les a définis. Ainsi nous croyons qu’il faut renverser la relation classique qu’on établit entre l’idée et son objet quand on soutient que leur compréhension est la même, mais que leur modalité est différente, que la possibilité convient à l’idée et l’existence au seul objet. Car la possibilité est une forme de l’existence. Il faut inscrire à la fois l’idée et l’objet dans l’être, et dans le même être ; mais on ne peut pas en faire le même usage : l’idée étant la signification de l’objet, notre corps n’a de rapports qu’avec l’objet et notre esprit qu’avec son idée. Cependant, bien qu’il soit impossible de concevoir notre esprit indépendamment de notre corps, ils possèdent l’être l’un et l’autre. Il en est de même de l’idée si on la compare à l’objet. On ne peut pas concevoir l’objet séparé de son idée : une telle expression enveloppe déjà une véritable contradiction. Bien plus, poser la réalité de l’objet, c’est poser la perfection de son idée, d’une idée qui, au lieu d’être pensée par un autre esprit qui se distingue de cet objet par un intervalle et lui fait subir la contamination de sa propre nature, serait l’idée que cet objet se ferait de lui-même, s’il parvenait à éclairer jusque dans ses replis les plus cachés la totalité de son essence.
Mais, dira-t-on, on peut concevoir du moins l’idée séparée de son objet : elle implique seulement la possibilité de celui-ci. Cependant cette possibilité ne serait rien si elle ne formait pas l’actualité même de l’idée. Ensuite, cette idée, bien que située elle-même dans le présent, peut être en relation avec un objet passé ou futur, mais non pas être sans relation avec tout objet quel qu’il soit. La pensée domine le temps, tandis que la perception nous y asservit. L’idée, en dégageant l’objet du lieu et de l’instant, lui donne une sorte d’éternité. Et comme il s’agit d’un objet particulier, cette opération a sa rançon : l’objet ne peut acquérir l’immutabilité qu’en perdant parmi ses caractères ceux précisément qui insèrent sa réalité en tel point de l’étendue et de la durée, c’est-à-dire en devenant un abstrait. (C’est seulement en ce qui concerne l’être en général que cette distinction cesse d’être réalisable.) Cependant nulle idée n’est abstraite qu’à l’égard du sensible qu’elle représente ; en elle-même et à l’égard de l’esprit qui la pense, elle est réelle et concrète : elle exprime l’acte identique par lequel l’esprit retrouve soit entre l’objet et lui, soit entre les éléments de l’objet, la constance de certaines relations.