Dans l’analyse de l’idée de subjectivité, on trouve une explication de la manière dont se produit l’adhérence de l’être et du moi. Car, si l’être est essentiellement intérieur à lui-même, chaque partie de l’être doit être intérieure à la fois à elle-même et à l’être total. L’intériorité au tout se réalise par le corps ; mais il faut que le corps se distingue alors de tous les autres corps dans un monde qui n’est plus pour nous qu’un spectacle. Par contre, la conscience est le pouvoir par lequel nous nous donnons à nous-même ce spectacle : or la conscience nous confère l’intériorité à nous-même ; dans cette forme d’intériorité le monde entier nous est donc présent, mais d’une manière purement représentée. Pour que le moi s’en distingue, il faut que cette représentation soit toujours incomplète et inachevée, de telle sorte que le temps apparaît comme la condition de toute subjectivité.
Par suite, il est nécessaire d’une part que le moi s’attribue à lui-même comme sujet une puissance adéquate au tout, mais qui ne doit jamais être pleinement exercée, faute de quoi son originalité disparaîtrait ; c’est avec l’acte de la pensée que nous pénétrons le plus profondément dans l’intimité de l’être, que nous sentons le mieux son universalité et son infinité : à mesure que cet acte s’exerce d’une manière plus parfaite, notre personnalité s’affermit et s’étend en même temps que notre amour-propre recule, l’opposition et même la simple différence entre l’univers et le moi cessent de s’accuser et la loi du tout gouverne avec complaisance l’individu éclairé et consentant. Mais il est nécessaire d’autre part que le spectacle à l’intérieur duquel notre corps est placé nous apparaisse aussi comme enveloppant la totalité des choses : autrement l’homogénéité de l’être serait rompue. Dès lors dans la trame des phénomènes on ne rencontre rien de plus que des phénomènes : mais c’est le même sujet qui les rencontre en lui et qui les embrasse tous. Le monde se trouve alors actualisé tout entier comme un système de données empiriques ; et il ne peut l’être que par la puissance du sujet.
Quant au sujet lui-même, il s’actualisera de deux manières : premièrement comme corps, c’est-à-dire comme une pièce de cette expérience dans l’infinité de laquelle il est perdu et comme écrasé, bien qu’il y soit soutenu en même temps par l’infinité des relations qui l’unissent à tous les autres corps, et deuxièmement comme esprit, c’est-à-dire comme auteur de cette expérience où l’être tout entier ne cesse d’être présent, bien qu’en droit comme en fait le temps oblige non point l’être lui-même, mais l’expérience que nous en prenons, à s’enrichir et à se perfectionner indéfiniment.
C’est pour cela que le moi n’est rien en dehors de son corps, et en dehors de cette conscience de l’univers entier, qui sans le corps ne serait pas possible. Non pas que le corps la produise comme un mystérieux épiphénomène, mais pour que la conscience soit possible, il faut que nous nous distinguions du monde et par conséquent que nous ayons un corps limité. Tandis que la partie du monde qui est enfermée dans notre corps et qui forme notre chair et notre sang se reflétera dans cette conscience universelle sous les espèces du sentiment, l’univers à son tour ne pourra devenir présent à celle-ci que par une représentation. Mais cet univers pourtant comprend et rend possible l’intuition que nous avons de nous-même : c’est en lui que notre moi trouve le principe de son être et de son accroissement. C’est qu’il n’y a rien de plus dans le moi que la conscience de ce qui n’est pas lui (car le corps propre n’est point la matière du moi, mais le moyen de son avènement) : cette conscience se constitue dans la marge qui sépare l’infinité de la puissance et l’infinité de l’acte et qui, par l’intermédiaire du temps, leur permet de se réaliser en communiquant l’une avec l’autre, mais sans jamais coïncider.