Il ne faut pas s’étonner si la réalité du moi est à la fois primitive et pourtant impossible à saisir. Car tout d’abord le moi ne peut penser tout le reste que par rapport à lui-même. Mais d’autre part, comment pourrait-il se penser lui-même autrement qu’en pensant l’être tout entier ? Comment pourrait-il avoir un objet différent ? Il ne peut se confondre ni avec la puissance de penser qui enveloppe en même temps que le moi tout ce qui est, ni avec le spectacle qu’il se donne, en y comprenant même le corps dont l’idée est pourtant inséparable d’une résonance intime dans la sensibilité : car ce spectacle est pour nous sans être nous et notre corps lui-même est un étranger auquel nous sommes attachés comme à un instrument qui permet à la conscience de naître, de le contenir en elle et de le dépasser.
Ainsi le moi ne cesse de se chercher, de s’agrandir et de se rétrécir selon les degrés de sa communication avec l’être ; mais c’est l’être du monde qui fait son être propre, ou plutôt c’est par la quête de l’être qu’il se donne l’être dans une opération tout intérieure. Car il ne possède l’être que dans le double mouvement par lequel il le fuit et le retrouve indéfiniment. Mais soit que l’être lui échappe, soit qu’il se produise une rencontre entre l’être et lui, dans les deux cas l’originalité du moi se dissipe : c’est qu’elle réside tout entière dans le mouvement par lequel, ayant pris naissance au sein de l’être, il consomme sa destinée en s’unissant à lui. Et l’intervalle qui sépare ici son point de départ de son point d’arrivée est le signe visible que l’être total réside dans un acte universel dont l’essence est de fournir à tous les êtres particuliers les moyens de fonder leur propre nature dans l’exercice éternellement multiple et renouvelé de leurs diverses puissances.
Nul ne peut donc considérer comme soi ni la pensée ni l’objet de la pensée, car ils s’étendent tous deux bien au delà. Mais l’opposition même de la pensée et de son objet disparaît dans l’être total et elle suppose pour se réaliser une pensée toujours imparfaite et un objet toujours limité dont la coïncidence indéfiniment éphémère constitue le propre du moi : il y a dès lors entre l’objet de la pensée et la pensée un jeu de poursuite par lequel chacun semble chercher à rejoindre l’autre, l’atteint un instant, et presque aussitôt le dépasse.
L’être du moi ne peut donc se distinguer de l’être du tout. Mais si celui-ci est acte, l’être du moi est acte lui aussi. En tant qu’il est l’acte propre du moi, c’est un acte limité et inachevé, une sorte d’acte naissant. En disant que c’est un acte de participation, nous exprimerons bien comment nous ne cessons jamais de l’accomplir sans parvenir pourtant à l’épuiser : il est présent en nous indivisiblement, mais nous ne savons pas nous le rendre présent tout entier. Et l’idéalisme sent bien que, dès qu’il commence à s’exercer, le tout est déjà actuellement en lui ; mais les résistances du réalisme expriment l’impossibilité pour ce tout d’être jamais actuellement possédé par nous.
On ne réussit par suite à faire du moi ni un acte, ni une chose. Car, si on le définit comme un acte, il ne se distingue pas de Dieu, et si on le définit comme une chose, il ne se distingue pas du corps. Mais il faut, pour qu’il y ait un moi, que cet acte soit limité sans rien perdre pourtant de sa perfection ; il faut aussi que ce corps soit dépassé par une pensée qui, pour lui fixer des limites, le situe parmi les autres corps. Sans le corps nous ne pourrions pas rendre nôtre l’acte de la pensée universelle : je sens bien que cet acte par lequel je pense mon propre moi est un autre moi plus grand que mon moi individuel, et je sens inversement que mon corps n’est qu’un fragment dans une expérience beaucoup plus vaste qui est tout entière contenue dans ma conscience. Ainsi le moi, intermédiaire entre la pensée et le corps, a moins d’étendue que la première et plus que le second. Il tient de la pensée cette lumière dans laquelle il enveloppe à la fois le corps et tout l’univers ; il tient du corps cette chaleur plus obscure qui, captant la lumière dans une sorte de foyer dérivé, lui permet, après l’avoir reçue, de se l’approprier avant de la transmettre comme si elle émanait de lui-même. C’est par son lien avec la sensibilité et avec la durée que la pensée devient notre pensée ; et il faut qu’elle le devienne pour que l’acte pur ne cesse de s’accomplir sous la forme d’une grâce ou d’un don, et que l’univers entier apparaisse au moi sous la forme d’une immense donnée qui lui fait sentir ses limites et lui permet de passer indéfiniment au delà.