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Nous ne croyons pas que l’être du moi soit aussi primitif ni aussi facile à saisir qu’on le suppose en général soit dans la croyance populaire, soit dans une certaine forme d’idéalisme plus ou moins directement inspirée de l’argument cartésien. C’est que le moi n’est pas une réalité donnée, mais une réalité qui ne cesse point de se chercher elle-même ; elle est mobile et fuyante et perpétuellement en voie de constitution. L’idée de l’être total et inconditionné est plus claire et plus ferme que l’idée du moi ; elle n’est pas obtenue par une sorte d’extension de l’être du moi : on ne comprendrait ni la possibilité ni la légitimité de cette extension si l’horizon de la connaissance se confondait dès l’origine avec l’horizon du moi. C’est parce que l’être est donné avant le moi, pour que le moi puisse fonder en lui avec sa propre vie la connaissance de soi et de tout le reste, que le moi apparaît toujours comme limité, sans que pourtant ses limites puissent jamais être fixées avec une exactitude qui échappe à toute contestation.

Y a-t-il aucun homme, parmi tous ceux qui réfléchissent sur eux-mêmes, qui puisse tracer une démarcation rigoureuse entre ce qui lui appartient et ce qui lui demeure étranger ? Le débat commence à propos du corps. Confondrai-je mon corps avec moi ? Non sans doute, puisque je puis regarder ce corps comme un objet et que, s’il est la condition sans laquelle je n’aurais point de sensibilité, il n’y a de moi qu’à partir du moment où apparaît cette forme originale d’intériorité qu’on appelle une conscience et dans laquelle le corps lui-même se trouve enveloppé. Et pourtant le corps n’est-il pas ce qui donne à mon être propre des limites et un caractère individuel, ce qui le distingue de tous les autres, ce que l’on ne peut pas supposer aboli sans s’obliger à concevoir l’universalité d’une pensée possible qui ne serait plus ma pensée propre, et qui ne se distinguerait pas sans doute de la totalité d’un univers non-pensé ?

En disant que le moi réside dans la sensibilité, on retombe dans la même alternative, car la sensibilité est un reflet du corps, et l’on pourra tour à tour soutenir que les sentiments constituent la seule partie de ma nature qui possède un caractère d’intimité inaliénable, — ou que ces sentiments appartiennent à la partie passive de mon être, et qu’en m’élevant dans la vie spirituelle, je vois naître peu à peu le moi véritable qui devient un spectateur de l’autre, et qui regarde les plaisirs et les douleurs de celui-ci comme les plaisirs et les douleurs d’une sorte d’étranger.

Ne faut-il pas alors reconnaître que le moi consiste seulement dans la connaissance ? Mais une nouvelle difficulté se produit. Car l’on peut être tenté de soutenir, avec certains idéalistes, que je suis tout ce que je connais, de telle sorte qu’en identifiant l’acte de la connaissance avec son objet, on laisse perdre les limites du moi pensant, et l’on confond celui-ci avec l’univers représenté. Distinguera-t-on alors dans la connaissance son acte de son objet, en déclarant que l’objet est toujours particulier, tandis que le moi est une puissance universelle, que l’objet ne fait pas partie du moi, mais seulement l’acte par lequel je le pense, que, comme cela semble évident, le moi n’est ni l’arbre, ni le triangle, ni la justice qu’il conçoit, mais seulement l’opération par laquelle il les conçoit ? On n’obtiendrait encore aucun bénéfice, et le moi continuerait encore à nous échapper. Car, si nous considérons cet acte en lui-même, indépendamment de ses bornes, c’est-à-dire de l’objet particulier auquel il s’applique et du corps qui échelonne son opération dans le temps et oblige celle-ci à s’appuyer sur des images, il perd tout caractère individuel, il est le même en moi et en autrui, il s’exerce sans altération sur les objets les plus divers, il est semblable à une lumière qui n’est réfléchie par aucun obstacle et n’est captée par aucun Sil, à une science universelle qui ne serait la science d’aucun savant.

Le même inconvénient reparaît si l’on prétend que l’essence propre du moi réside dans la volonté, car il existe pour la volonté des obstacles qui la font hésiter dans son choix, qui exigent d’elle un effort pour les surmonter et un temps pour déployer cet effort, mais faut-il rendre le moi solidaire de l’obstacle, de l’effort et du temps ? Ces conditions lui sont évidemment imposées par le corps. Si l’on considère dans l’effort ce qui m’appartient véritablement, c’est le consentement et la persévérance. Qu’est-ce à dire sinon que l’effort représente sous une forme entravée une activité constamment présente qui m’anime, mais qui me dépasse, qui ne cesse de se répandre et dans laquelle je ne cesse de puiser ? Or cette activité ne peut être confondue avec le moi car, bien qu’elle constitue la réalité la plus profonde de tous les mois, chaque moi ne se distingue précisément de tous les autres que parce qu’il a pour elle une capacité limitée qui est susceptible de s’élargir ou de se rétrécir d’une infinité de manières. Par suite, si nous considérons la limite qui s’oppose au déploiement de cette activité, elle n’est pas le moi, puisqu’elle n’est qu’une chose, et si nous considérons cette activité hors de sa limite, elle n’est pas le moi non plus, puisqu’elle est universelle et toute-puissante. C’est pour cela que le moi est si malaisé à atteindre, il est l’opération instable et toujours recommencée par laquelle une activité qui n’a pas de limites se trouve captée à l’intérieur de certaines limites qu’elle cherche sans cesse à refouler.

En résumé, la difficulté du problème du moi tient à l’impossibilité de le définir soit comme une chose, soit comme un acte. Car on ne peut pas le confondre avec le corps, bien qu’il ne puisse être posé sans le corps dont il subit la loi. Et quand on l’identifie avec la pensée, on ne peut pourtant pas le faire coïncider avec le contenu de sa pensée, c’est-à-dire avec ses idées, puisque ces idées ne lui appartiennent pas, qu’il se borne à y participer et que l’idée même du moi n’est que l’une des idées qu’il pense. On ne peut pas davantage le définir par l’opération actuelle qui les pense, puisqu’il a conscience de la présence en lui d’une activité qui dépasse infiniment chacune des opérations qu’elle accomplit. On peut encore moins donner le nom de moi à cette activité elle-même considérée dans sa plénitude, car le moi ne l’actualise pas tout entière, et le seul nom qui convienne à celle-ci est Dieu. Nous n’avons point d’autre ressource que de faire du moi une forme mixte et fuyante de l’être, enveloppée dans l’être par son corps, mais capable de l’envelopper en soi par la pensée, une puissance totale qui aspire vers l’être total, qui reçoit de l’être total le mouvement et la vie, qui ne s’actualiserait qu’en s’anéantissant et à laquelle des limites sont imposées afin précisément que l’être pur, loin d’apparaître comme une donnée, demeure un acte ne devant son existence qu’à lui-même et puisse réaliser éternellement sa propre essence en tous les points de son immensité sans contour.

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