Il est beaucoup plus facile, en disant « je pense », de poser la pensée en général que de limiter exactement ma pensée particulière. Sans doute on dira que c’est moi qui pense. Mais, comme le demandait Descartes, quel est ce moi qui pense et dont toute l’essence est de penser ? Il ne se confond point avec l’état présent de sa pensée : il se distingue de son objet momentané. Là où l’on pose la pensée, peut-on faire autrement que de la poser dans son indétermination et son infinité, si l’on considère le champ de son application, et dans son indivisible totalité, si l’on considère en chaque point l’actualité de son essence ? Pour que l’on puisse penser quelque chose, il faut que l’on puisse tout penser : il n’est rien que la lumière ne puisse éclairer, et les différences qu’elle nous révèle dans les choses ne proviennent pas d’elle, mais de la manière dont elle est répartie ou retenue. En disant « ma pensée », j’accuse ce caractère d’intériorité parfaite qui est inséparable de toute pensée : elle est l’intimité, la subjectivité par soi, une sorte de présence de l’être à lui-même. L’acte par lequel je participe à une pensée qui me dépasse fait nécessairement de cette pensée ma pensée ; or je sais bien que mon moi, bien qu’il soit uni à cette pensée tout entière, la limite. De même que la pensée était une détermination de l’être, et non inversement, le moi est aussi une détermination de la pensée et non point le contraire.
L’acte de la pensée est universel : il n’est point l’acte de tel sujet. Il faut, pour que le moi puisse être posé, que la pensée se limite et enferme en elle-même quelque objet privilégié avec lequel elle s’associe : cet objet est le corps. Si le sujet n’était rien de plus qu’un sujet, il resterait absolument indéterminé. On ne pourrait même pas le définir comme une pure puissance de penser, car nous ne verrions pas pourquoi cette puissance ne serait pas tout entière exercée. Cependant le corps me donne des frontières : il révèle sa présence d’une manière singulièrement aiguë par l’affectivité ; et l’affectivité est elle-même enveloppée dans la pensée en général à laquelle elle donne un caractère étroit et personnel, une sorte de chaleur confuse et pleine de vie. Le sujet abstrait de la pensée n’est pas moi. Hors de sa liaison avec l’affectivité et avec le corps, il pourrait peut-être encore dire « ma pensée », puisque toute pensée est intérieure à elle-même : mais on n’aurait point affaire à un moi individualisé, distinct de tous les autres, et qui participe à la pensée, sans se confondre avec la plénitude de son acte réalisé. On aurait affaire, si l’on peut s’exprimer ainsi, au fondement commun de toute subjectivité plutôt qu’à une subjectivité concrète et effective.
Il y a donc dans l’argument cartésien trois termes successifs et non point deux : le moi découvre sa propre nature à l’intérieur de la nature pensante qui, en s’inscrivant dans l’être, y inscrit le moi du même coup. La pensée est médiatrice entre le moi et l’être ; elle situe le moi comme un terme particulier à l’intérieur du tout, et elle permet au moi d’envelopper le tout par une étreinte de plus en plus vaste et qui ne se referme jamais. Il est évident que la série des trois termes : moi, pensée et être pourra être parcourue dans les deux sens, selon qu’on ira du conditionné à la condition ou de la condition au conditionné.