En montrant que dans l’objet viennent se rejoindre non pas seulement toutes les vues qu’un sujet fini pourra prendre sur lui, mais encore toutes les vues que pourront jamais en obtenir tous les sujets finis, nous avons établi non seulement que l’être particulier suppose l’être universel, mais encore qu’en tant qu’être, il ne s’en distingue pas. Pour s’assurer de cette identification, il faut comparer l’être avec la connaissance et nous demander en quoi consiste l’être même de la connaissance. Car il semble à première vue que la connaissance soit un intermédiaire entre l’être auquel elle s’applique et l’être même qu’elle reçoit. En fait, cette remarque doit nous éclairer. On ne connaît que des choses particulières, mais on ne les connaît que d’une manière abstraite, c’est-à-dire par la relation. Comment en serait-il autrement, puisque la connaissance implique une dualité du sujet et de l’objet, et que l’aspect particulier qu’elle s’astreint à saisir dans l’objet, incapable de subsister isolément, semble fuir devant le regard et doit appeler tout autour de lui l’univers entier pour le soutenir ?
Bien plus, l’entendement ne se trouve à l’aise que dans la relation, qui est l’opération caractéristique de sa nature, puisque c’est par elle qu’il remédie indéfiniment à sa propre finitude en croyant remédier exclusivement à la finitude du phénomène. Ainsi non seulement le particulier implique une relation entre tous les particuliers, mais encore, si rien ne peut être véritablement connu que par la relation, le particulier lui-même tend à se dissoudre dans le réseau des relations.
Cependant il est de l’essence de la relation de poursuivre indéfiniment ses conquêtes, sans pouvoir se refermer sur le tout de manière à l’enclore. Elle est liée à l’idée de puissance et à l’idée de temps. Elle est la condition offerte à un être fini pour se distinguer du tout, mais en y prenant place. Comment y prendrait-il place autrement qu’en distinguant dans le tout d’autres êtres finis comme lui ? Mais il faut que ces êtres lui apparaissent : ils ne sont donc pour lui que des phénomènes, c’est-à-dire des aspects particuliers du monde qui ne peuvent subsister que dans une conscience, c’est-à-dire par la relation qui les lie. La connaissance exprime donc bien la totalité de l’être, mais une totalité en puissance, cette totalité toujours ouverte, figurée par le terme d’infinité, et dont il faut nécessairement admettre la possibilité pour que l’individu reste distinct du tout dans l’opération même par laquelle il cherche à l’envelopper.
Plaçons-nous maintenant du côté de l’être et non plus du côté de la connaissance. Ce terme particulier que nous venons de dissiper dans le jeu des relations doit pourtant être considéré par nous comme réel et, dans la réalité qui lui est propre, il surpassera toujours infiniment la connaissance que nous en prendrons. Il est impossible d’en faire une analyse exhaustive : car nous savons que les influences émanées de tous les points de l’univers viennent se rejoindre en lui. Ce terme, dira-t-on, existe pourtant hic et nunc : mais c’est précisément pour cela qu’il est solidaire de tout l’espace, que tout le passé du monde aboutit en lui, que tout l’avenir en dépend. Bien plus, ce n’est rien de dire qu’il est relié à tous les autres termes par des fils infiniment ténus : l’influence exercée par un terme sur un autre terme c’est, au sens le plus rigoureux de ce mot, la présence du premier dans le second, du moins s’il est vrai, comme nous le montrerons, que l’être est indiscernable de l’acte même qu’il accomplit.
Mais alors le monde entier se trouve dans chacune de ses parties. Et l’on ne gagne rien en soutenant qu’il n’y est que partiellement et que chaque élément du monde se distingue de celui qui agit sur lui, mais qui agit en même temps sur tous les autres. Car, puisque ceux-ci à leur tour agissent sur le premier, qui subit ainsi une action qui vient de partout, il est évident que la réalité de tous les éléments du monde, c’est-à-dire l’action qu’ils peuvent exercer, se retrouve en entier dans chacun d’eux, tantôt directement et tantôt indirectement. Ce n’est donc pas assez d’affirmer, comme on l’a fait, que chaque être particulier est un miroir du monde, il faut aller plus loin et soutenir que l’être qui se trouve derrière chaque phénomène, c’est l’être total, mais que la conscience nous invite à en constituer l’image dans une sorte de miroir sans bords, à partir du moment où elle en a discerné quelque aspect qui, évoquant tous les autres, doit encore être lié avec eux par la relation.
Cependant l’être total qui se trouve présent derrière le phénomène particulier est bien différent de l’infini que la connaissance cherchait vainement à embrasser tout à l’heure ; il est ce qui donne au phénomène lui-même son actualité. Tandis que la connaissance est une puissance qui n’achève jamais de s’exercer, et qui ne demeure la connaissance qu’à cette condition, tout phénomène concret est actuel, et son actualité dépasse l’acte par lequel je viens d’en prendre conscience, puisque c’est au contraire grâce à cette actualité que ma puissance intellectuelle est susceptible de passer à l’acte. Cette actualité exprime l’actualité éternelle du tout auquel le sujet fini doit demeurer attaché afin de pouvoir donner une valeur objective à la suite indéfinie des analyses et des synthèses par lesquelles il s’efforce de l’assimiler.
L’impossibilité pour le sujet de réduire, comme il cherche à le faire, l’objet à la relation, la résistance du concret qui ne se laisse pas dissoudre par l’abstraction, quelles que soient sa subtilité et sa complexité, la nécessité inévitable où nous nous trouvons de tendre les rapports entre des termes, si dépouillés qu’on les suppose, mais qui donnent cependant au rapport lui-même sa réalité, et, pour employer le langage d’Aristote et de Kant, l’impitoyable opposition de la matière et de la forme attestent également la présence, devant chacune des opérations de la connaissance, du tout en acte que l’entendement essaiera vainement de reconstituer dans un temps indéfini grâce à un ensemble de liaisons logiques. Mais la grandeur même de cet effort ne saurait nous tromper sur sa fragilité ; il ne cessera jamais de nous apparaître comme une sorte de jeu conventionnel si nous ne le lions pas fortement dans chacune de ses étapes à l’intuition immédiate du concret ; elle seule nous donne le contact avec le réel sans lequel notre intelligence tournerait à vide. C’est que, comme on l’a dit, celle-ci, qui est le tout en puissance, ne peut s’exercer qu’en présence d’un tout en acte : dans l’intervalle qui les sépare naissent le temps et la pensée discursive.