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Si l’analyse est l’instrument par excellence de la connaissance, c’est parce qu’elle distingue dans le réel des éléments qui, n’existant pas isolément en dehors de la pensée, sont une matière admirable pour toutes les reconstructions que la pensée pourra faire de l’univers ; et ces éléments, soit qu’on les considère sous leur forme sensible, soit qu’on les considère sous leur forme conceptuelle, sont précisément les moyens dont on peut déduire la nature et le nombre et sans lesquels le fini et l’infini ne pourraient pas communiquer. Mais d’autre part, l’analyse peut être poussée aussi loin qu’on le voudra, on sait qu’elle ne peut pas épuiser l’abondance infinie du réel en chaque point.

Nous avons donc affaire à une double idée de la totalité, premièrement à une totalité en quelque sorte abstraite et indéfinie qui ne reçoit un caractère de réalité que par l’actualité de chacune de ses parties, deuxièmement à une totalité concrète présente en chaque point, mais qui ne peut être appréhendée par la connaissance discursive que grâce à une analyse qui nous rejette vers la totalité abstraite.

Tous les degrés de la connaissance doivent être situés entre ces deux extrêmes, car je ne puis comprendre un monde dont je suis moi-même un élément qu’en essayant soit de le reconstruire synthétiquement, soit de le pénétrer directement jusqu’à son intimité la plus cachée : la première méthode suppose l’usage de tous les artifices de l’entendement et la deuxième un extrême approfondissement de la conscience de soi ; mais il y a des intermédiaires par où elles se rejoignent, comme le font l’esprit de finesse et l’esprit de géométrie.

Diviser le tout, c’est y reconnaître soit des parties, soit des qualités ; mais la partie et la qualité n’ont de réalité que par leur contraste même, et elles tiennent toutes deux leur existence du tout où on les a découvertes. La partie est un faisceau de qualités : l’analyse peut le distendre de manière à développer devant nos yeux dans l’espace et dans le temps toute la richesse du monde, car elle ne multiplie les parties qu’en apparence et comme supports des qualités. Le même faisceau se trouve resserré par l’intuition en une sorte d’unité indivisible, mais d’une surabondance infinie et qui abolit en tout lieu la limitation même de la partie.

A la relation il faut accorder l’être, et l’être qu’on lui accorde est précisément l’être de la représentation. L’apparition de la relation est corrélative de l’imperfection de toute analyse. Car si nous pouvions épuiser d’un seul coup l’analyse d’un terme particulier quelconque, nous n’aurions plus besoin de le lier avec d’autres, ni de lier ses qualités entre elles. Nous découvririons immédiatement en lui la totalité des choses.

L’opposition de la qualité et de la partie est un témoignage de la distinction entre l’être et la représentation en même temps que de leur solidarité. La partie ne possède l’être que par l’infinité actuelle qu’elle recèle : mais elle ne serait pas une partie et ne se distinguerait pas des autres parties, ni du sujet, si son analyse pouvait être poursuivie jusqu’au bout. Et même cette analyse ne commencerait jamais. Car l’analyse est une opération qui permet à notre personnalité de se détacher de l’univers : pour se constituer, il faut que cette personnalité cesse d’être absorbée par le tout, qu’elle y distingue ce qui l’intéresse et, par conséquent, qu’elle s’interrompe en un point donné dans une analyse dont le mouvement est en principe indéfini. Ainsi se constitue du même coup pour nous le phénomène, dont le caractère objectif vient de ce qu’il enveloppe une vérité beaucoup plus riche que nous ne faisons qu’effleurer. Mais cette opération analytique n’était possible que si nous avions à notre disposition un temps pour la poursuivre et un espace pour assurer, dans chacune des étapes de l’analyse, l’actualité du tout qui se disperserait autrement dans la suite d’un développement temporel. Le sujet se trouve donc dans l’obligation de percevoir à chaque instant dans l’espace, sous la forme d’un ensemble de phénomènes bien liés, une image du tout que l’analyse s’était efforcée de dissoudre en chaque point.

La multiplicité infinie des sujets, étant corrélative de l’apparition d’un seul sujet fini, permet de retrouver, par la variété des perspectives sous lesquelles ils considèrent chaque objet, la présence du tout à l’intérieur de celui-ci. Mais chaque sujet est lui-même pour son propre compte un médiateur entre le tout où il prend place, et dont il n’actualise à chaque instant qu’un aspect, et le tout qu’il cherche à envelopper et qui dès lors devient nécessairement un système de relations. Sans le second, le premier semblerait borné ; sans le premier, le second semblerait abstrait. Leur opposition et leur solidarité expriment la possibilité pour la conscience d’un sujet fini de s’unir à l’être pur et d’en réaliser l’idée.

Il est donc également vrai de dire du tout qu’il contient les parties et de chaque partie qu’elle contient le tout ; la définition même du tout semble indiquer qu’il ne peut se réaliser que par les parties qui le forment, et pourtant, si l’on fait abstraction de la manière dont la partie est appréhendée par le sujet et si on la considère en elle-même, c’est le tout qui lui donne son être propre.

La relation est le contraire de l’être, comme l’insuffisance est le contraire de la suffisance ; mais elle est un appel vers l’être, et cet appel participe à l’être lui aussi. Elle exprime l’effort par lequel la conscience, après s’être reconnue elle-même comme le tout en puissance, essaie de s’actualiser. Elle ne le peut qu’avec le concours de toutes les autres consciences. Et le tout qu’elle cherche, c’est l’acte même qui l’anime et avec lequel elle vise à obtenir, en se le représentant comme une fin, une union de plus en plus intime. De ce tout, le mot de relation exprime mal la nature, puisqu’il évoque des termes qui tiennent de lui leur existence même. Il vaudrait mieux employer pour le désigner le mot de position, en marquant avec force qu’il s’agirait d’une position tout intérieure à elle-même et dont le caractère propre serait non pas d’être posée, mais de se poser.

On aboutit par conséquent à admettre que dans l’être il n’y a pas de distinction entre la partie et le tout, et que c’est l’inadéquation entre la connaissance et l’être qui fait apparaître les parties. Mais, puisque la connaissance est intérieure à l’être et qu’elle se confondrait avec l’être si elle était poussée jusqu’à son point de perfection, il ne faut pas s’étonner qu’elle attende une rencontre avec l’être soit, dans chaque terme, d’une analyse achevée, soit, dans l’ensemble de tous les termes, de l’achèvement du système de relations dans lequel on les fera entrer. Et cette double rencontre apparaîtrait comme nécessaire si l’on voulait voir que l’influence mutuelle qu’exercent les uns sur les autres tous les points de l’univers, et que la science s’efforce de schématiser, se confond avec la présence en chaque point d’une action qui vient de partout, c’est-à-dire avec l’être total (du moins en acceptant que l’être ne puisse se distinguer de l’opération même qu’il accomplit).

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