A défaut du sujet ou de l’attribut, l’être ne serait-il pas plus justement identifié avec la copule de tous les jugements d’inhérence ? On dit en général que le mot « être » comporte deux sens différents, selon qu’on l’emploie pour désigner l’existence d’un terme, c’est-à-dire son inscription dans l’univers, ou la simple liaison de l’attribut et du sujet. Comme on lui donne le nom de copule quand il est pris dans la deuxième acception, on pourrait lui donner le nom de verbe quand il est pris dans la première.
Si nous réduisions le verbe à la copule, nous ferions de la relation considérée dans sa forme la plus élémentaire le principe à la fois de la connaissance et des choses. Mais si au contraire la copule suppose le verbe, si elle explicite la puissance d’affirmation qui est en lui, de telle manière que le monde puisse apparaître à un entendement fini comme formé de parties distinctes et pourtant liées entre elles, alors nous aurons réussi à fonder sur l’être tout l’édifice de la connaissance et nous aurons conféré l’être à la relation elle-même.
Tout d’abord, on peut observer que le jugement d’existence est impliqué dans tous les autres jugements, car il faut bien que le sujet soit, que l’attribut soit, et même que le rapport d’inhérence qui les unit soit en quelque manière lui aussi pour que deux termes puissent être posés et qu’ils puissent l’être solidairement. La copule ne s’oppose pas au verbe, elle le sous-entend, le détermine et limite son application. L’être fini ne peut connaître le tout dans lequel il est placé, se distinguer de lui et pourtant l’assimiler, qu’en projetant en lui ses propres bornes et par conséquent en le considérant comme formé d’une infinité d’êtres finis comparables à lui-même : l’existence d’un seul être fini entraîne corrélativement celle de tous les autres. Un être fini ne pourra donc rien connaître autrement qu’en distinguant des formes d’existence séparées et il pourra pousser cette distinction indéfiniment. Mais chaque forme d’existence doit être définie par certains caractères originaux : nous ne pouvons l’inscrire dans l’être qu’en la déterminant et dire qu’elle est qu’en disant ce qu’elle est. L’être de la copule n’est donc pas sans parenté avec l’être du verbe, c’est seulement un être emprunté et divisé qui exprime ce que la connaissance a retenu de l’être absolu ; la copule nous montre comment l’esprit, après avoir brisé l’unité de celui-ci, s’astreint à le retrouver en chaque point grâce à l’affirmation d’un rapport entre tous les termes constitutifs de sa représentation.
La relation exprimée par la copule est le signe de l’impossibilité où nous sommes de poser isolément aucun terme particulier. La solidarité mutuelle de tous les caractères distingués par l’analyse est la preuve qu’ils sont détachés du tout, et que la connaissance aspire à les y faire rentrer, sans toutefois que son œuvre puisse jamais être achevée, ni par conséquent coïncider avec l’être total dans lequel elle trouve à la fois une origine et un champ d’application illimité. L’apparition de l’être fini répond à la déhiscence du tout. Notre entendement ne peut que poursuivre indéfiniment dans le tout une analyse qui ne s’épuise point, mais dont les résultats doivent à chaque pas pouvoir s’inscrire dans une affirmation par l’intermédiaire de la relation.
Le jugement d’existence est donc impliqué par les autres jugements. Dans l’activité caractéristique de cette opération par laquelle l’esprit prend possession du réel, la synthèse est corrélative d’une analyse préalable et l’apparente construction est subordonnée à un acte de soumission au réel. C’est cette soumission qui est exprimée par le jugement d’existence : les jugements copulatifs retiennent en eux celui-ci ; ils en manifestent la richesse, mais ils la limitent en la proportionnant à la capacité de notre appréhension.
C’est qu’en effet, si l’être est universel et univoque, il ne peut y avoir qu’un seul jugement d’existence. Sans doute nous pouvons dire de A qu’il est, et même nous pouvons le dire de tous les termes particuliers dans le même sens et avec la même force. Mais cela veut dire que tous ces termes font partie du même être. Aussi, quand nous choisissons A comme sujet, nous ne nous attendons nullement à entendre affirmer de lui son existence, mais ses qualités ; c’est sa manière d’être qui nous intéresse et le rôle du jugement d’inhérence est précisément de nous la révéler. Nous sommes même choqués que l’on prétende borner notre affirmation à l’existence de A, comme si cette existence pouvait être saisie à part, alors que, comme nous l’avons montré souvent, elle ne se distingue pas de A lui-même considéré dans la totalité de ses caractères, de ceux que nous connaissons et de ceux que nous ne connaissons pas, mais que nous pourrions connaître. Bien plus, le jugement « A est » nous paraît un jugement incomplet et inachevé, l’amorce de tous les jugements de connaissance et le cadre qu’ils doivent remplir.
Mais ce jugement incomplet est pourtant le plus parfait de tous, car ce que cherche l’intelligence, c’est l’être. C’est en lui qu’elle puise, c’est vers lui qu’elle tend. Et les jugements de connaissance nous en révèlent les fragments. La nécessité où nous sommes d’attribuer l’être à tous les termes que l’analyse nous permet d’isoler dans le monde, le malaise que nous éprouvons, en ce qui concerne chacun d’eux, quand nous bornons notre affirmation à son être sans le déterminer, le sentiment assuré que l’être ne convient pleinement à aucun objet particulier, mais seulement au tout dont il fait partie avec tous les autres, nous obligent à admettre qu’il n’y a qu’une seule forme du jugement d’existence qui soit légitime : c’est celle qui s’exprime en disant « l’être est ». On peut sans doute alléguer sa stérilité, son évidence intuitive dans laquelle on retrouve à volonté une expérience universelle et une tautologie. Ces caractères mêmes témoignent de sa primauté, de sa dignité et de sa grandeur. Car ni la raison ne peut le rejeter, dès qu’on la suppose, ni l’expérience l’oublier, dès qu’elle commence à s’exercer. Cette affirmation en apparence vide de contenu, c’est l’affirmation du tout où nous distinguons des parties qui sans lui ne seraient rien. C’est donc la puissance absolue de l’affirmation et, loin de croire que les affirmations particulières y ajoutent, il faut dire qu’elles ne seraient pas possibles sans elle, qu’elles en reçoivent toute la sève qui les anime et qui les nourrit.