L’examen des rapports entre le jugement d’existence et le jugement de relation trouvera une confirmation dans la comparaison entre l’être du tout et l’être des parties. Car, si l’être appartient primitivement au tout et s’il est univoque, il n’appartient aux parties que parce qu’elles sont contenues dans le tout et qu’en un autre sens elles l’enveloppent. Elles possèdent toutes le même être parce qu’elles sont toutes des aspects du même tout.
Mais, dans la mesure où on les regarde comme différentes les unes des autres et cherchant à se suffire, leur incomplétude éclate à tous les yeux. Nous en faisons alors des phénomènes plutôt que des êtres, des objets de connaissance plutôt que des choses. Dès que le multiple se produit, le monde des apparences naît. On ne voit pas que l’on ait jamais pu attribuer la pluralité au réel, à l’être, ni même à la chose en soi ; mais, que la pluralité s’introduise dans le monde, le réel, l’être et la chose en soi fuient pour ne laisser subsister que leurs phénomènes. Cependant, la nécessité où nous sommes de conférer encore l’être aux phénomènes eux-mêmes et de les considérer comme des pièces intégrantes de l’univers réel nous interdit de rompre tous les liens qui les unissent à l’être, en reléguant celui-ci derrière eux : il n’y a pas de différence entre l’être et la totalité des phénomènes, à condition de joindre à tous les phénomènes donnés tous les phénomènes possibles, puisque notre vie s’écoule dans le temps et demeure toujours inachevée.
De plus, il est impossible de supposer un phénomène sans supposer du même coup une conscience et même une conscience finie dans laquelle il apparaît. Une conscience ne participe à l’être que par sa connaissance de l’être, et elle ne connaîtrait rien si elle ne pouvait pas tout connaître. Elle ne peut se distinguer du tout et pourtant lui demeurer unie qu’en l’enveloppant en puissance ; c’est pour l’actualiser en elle qu’elle le divise et le phénoménalise.
Déjà dans l’article précédent, nous avions retrouvé, à propos du jugement d’existence, cette affirmation qui nous était familière, à savoir que l’être n’est pas un caractère séparé, mais qu’il est à la fois partout et nulle part : il est partout parce que nulle forme de l’être ne peut se dégager du tout dont elle exprime un aspect ; et il n’est nulle part parce qu’aucun aspect de l’être ne l’épuise et ne représente, aussi longtemps qu’on le prend isolément, l’indivisibilité de son essence.
C’est la raison pour laquelle le jugement d’existence, dès qu’il cesse d’être l’affirmation tautologique de l’être ou du tout, se convertit en un jugement de relation dans lequel l’être, en trouvant une détermination, appelle toutes les autres ; le jugement d’existence paraît donc sans objet et dépourvu d’application, non pas à cause de sa vacuité, mais à cause de cette parfaite plénitude qui empêche tout entendement fini d’embrasser adéquatement la totalité de son contenu : un entendement fini ne peut se distinguer du tout qu’en distinguant dans le tout des objets finis qu’il unit entre eux par la relation. Par leur inscription dans le tout, nous disons de ces objets qu’ils possèdent l’être et le même être que le tout ; mais nous ne pouvons saisir cet être, qui n’est pas distinct de leur nature même, autrement qu’en caractérisant celle-ci : dire ce qu’elle est, c’est fixer les yeux sur la manière dont elle nous apparaît, et c’est apercevoir ce qui lui manque pour être le tout, c’est donc discerner ses relations avec le reste des choses, c’est considérer ce qui lui appartient comme un effet de sa liaison avec l’univers entier.
Le mouvement par lequel on passe de l’un au multiple se confond avec le mouvement par lequel on passe de l’être à la connaissance ; mais le multiple ne peut être posé en dehors de la relation qui définit ses éléments en les unissant entre eux ; il enveloppe donc l’unité, et c’est pourquoi la connaissance la plus misérable pose son être propre en enveloppant l’être tout entier. Ainsi une belle image qui se reflète dans un vaste miroir se retrouve encore tout entière dans chacun des fragments quand le miroir vient à être brisé.