Puisque l’être peut être affirmé universellement de tous les objets, et puisqu’il est un terme d’une telle richesse que tous les attributs développent son essence, mais qu’aucun ne l’épuise, on a pu le considérer comme étant à la fois l’attribut de tous les sujets et le sujet de tous les attributs, de telle sorte que le jugement d’inhérence (avec les réserves que nous avons faites sur la distinction de ce jugement et du jugement de relation) nous permettra de reconnaître plus aisément, grâce à la simplicité de son dessin, comment l’être est enveloppé dans l’affirmation. De plus, l’univocité nous oblige à considérer la diversité des relations comme affectant les formes particulières de l’être et non pas l’être lui-même ; car, une fois que ces formes ont été définies, nous dirons de chacune d’elles qu’elle est dans le même sens et avec la même force. A cet égard encore, l’inhérence, qui est l’aspect élémentaire et la racine commune de toutes les relations, se prête mieux qu’aucune autre espèce de jugement à l’examen des caractères de l’être pur. Et il est remarquable que le jugement « l’être est », par lequel s’exprime avec le plus de hardiesse l’ambition ontologique de la pensée, semble à la fois résumer dans la perfection de sa tautologie l’essence de tous les jugements d’inhérence et fournir à ceux-ci un cadre immuable qu’il leur appartient de remplir.
Dans la possibilité de prendre indifféremment le terme être comme sujet de tout attribut et comme attribut de tout sujet, il n’y a pas seulement une application particulière de cette réciprocité des termes qui nous a paru caractériser tous les jugements d’inhérence. Ou plutôt cette réciprocité trouve ici son fondement. Car, s’il a fallu reconnaître tout à l’heure que des deux propositions « l’étendue est colorée » et « la couleur est étendue », la première cache une progression vers le concret et par conséquent une implication empirique, tandis que la seconde cache une régression vers l’abstrait et par conséquent une implication logique, c’est évidemment parce que la copule, fournissant un trait d’union entre le concret et l’abstrait, permet également d’analyser le premier et de déterminer le second. Or que fait-on de plus en prenant l’être comme un attribut universel, que de voir en lui le plus indéterminé et le plus abstrait des genres et, en le prenant comme un sujet universel, que de le confondre avec la totalité concrète, c’est-à-dire avec la synthèse parfaite des qualités ? En effet, c’est à la faveur de la distinction entre cet être absolument plein et cet être absolument déficient, c’est en quelque sorte dans l’intervalle qui les sépare que viennent s’intercaler tous les jugements particuliers dans lesquels je définis les différents concepts : ils peuvent être interprétés eux-mêmes soit, dans le langage de l’extension, comme incluant un terme dans une classe, soit, dans le langage de la compréhension, comme analysant le contenu d’une essence.
Cependant, la nécessité d’identifier dans l’être l’extension et la compréhension et de les considérer comme infinies l’une et l’autre, et non plus comme régies par un rapport inverse, doit nous conduire à nous demander s’il est légitime de faire de l’être tour à tour un sujet et un attribut. En tout cas, ce n’est ni un attribut ni un sujet comme les autres : c’est que l’opposition du sujet et de l’attribut n’a de sens que quand on détermine des concepts particuliers et qu’elle a pour objet soit de les constituer, soit de les expliciter. Mais elle n’est pas valable pour le tout. S’il devenait un attribut, il faudrait qu’il entrât comme élément dans un concept plus riche, ce qui est contradictoire. S’il devenait un sujet, il faudrait qu’il pût être défini par ses qualités : or, les qualités issues de l’analyse s’opposent entre elles et ne conviennent par suite qu’aux parties et non au tout. C’est prouver que la distinction du sujet et de l’attribut implique celle de l’extension et de la compréhension.