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Avant d’examiner le rapport différent que soutiennent avec l’être le sujet, l’attribut et la copule, il est nécessaire de chercher s’il existe un jugement de relation d’une autre nature que le jugement d’inhérence et qui lui serait irréductible. On n’a pas de peine à montrer que ce serait fausser le véritable caractère du jugement « A est la cause de B » que de voir dans la cause de B une propriété que l’on attribuerait à A. Il est évident en effet que la relation ici, c’est la causalité elle-même et que A et B sont les deux termes qu’elle unit.

Mais on peut montrer par deux arguments que la différence entre l’inhérence et la relation est plus superficielle qu’il ne le semble. Le premier de ces arguments consiste à découvrir dans l’inhérence une relation plus subtile qui demeure inexprimée. Ainsi, quand je dis que A est blanc ou qu’il est chaud, je ne me borne pas, comme on le croit en général, à admettre l’existence d’un support imparfaitement déterminé et que la couleur ou la chaleur viendraient recouvrir : je songe à deux espèces de relations toutes différentes, d’une part à la relation de A avec le sens visuel, d’autre part à sa relation avec le sens thermique. Si maintenant je laisse au jugement son objectivité, j’ai affaire à deux nouvelles relations fort complexes de A avec la lumière d’une part, avec l’énergie calorifique d’autre part. Le jugement d’inhérence dissimule donc en lui des jugements de relation très différents, et sa simplicité apparente provient de ce que, mettant l’accent sur l’unité du sujet, il ne voit plus dans celui-ci qu’un faisceau confus dont les éléments, soit qu’on les distingue, soit qu’on les réunisse, ne laissent pas préciser la nature du lien qui existe entre eux.

Le second argument consiste à montrer que dans le jugement de relation on met l’accent non pas sur le tout, mais sur les éléments, et on donne une expression exacte du lien qui les rend solidaires. La cause et l’effet paraissent en effet deux termes séparés et qui jusqu’à un certain point se suffisent ; et la différence qu’il y a entre eux semble d’une tout autre nature que celle d’un sujet et de sa qualité. Mais il n’en est pas moins vrai que la cause et l’effet constituent un ensemble qu’il a fallu circonscrire dans la totalité de l’univers de la même manière qu’on a circonscrit dans celle-ci le sujet du jugement d’inhérence. La détermination de cet ensemble est une première opération d’analyse, qui sera poursuivie dans une seconde opération par la distinction des éléments qui le constituent. Quant à ces éléments, on ne se borne pas à les énumérer, mais l’esprit montre comment il passe de l’un à l’autre. Or, on reconnaîtra facilement qu’il est impossible de développer avec rigueur le sens d’un jugement d’inhérence sans lui donner la même forme.

En fait, tous les jugements de relation impliquent soit deux termes qui sont juxtaposés dans l’espace, soit deux termes qui se succèdent dans la durée : et toutes les relations logiques expriment les différentes manières dont la juxtaposition ou la succession peuvent être interprétées ou produites par la pensée. C’est que l’espace et le temps forment le double champ où tout le réel est déployé. Bien plus, le temps lui-même est le moyen subjectif sans lequel les parties de l’espace ne pourraient être ni distinguées, ni réunies par la conscience d’un être fini. Dès lors, on peut schématiquement ramener toutes les formes de la relation à la succession qui les engendre comme elles la spécifient.

Nous dirons donc que la succession, qui est la condition de toute analyse, soutient encore le jugement d’inhérence pour que la distinction du sujet et de l’attribut puisse être faite ; mais, comme cette succession ne reçoit aucune détermination, elle n’a de valeur que dans la pensée et non dans l’objet. Et de fait, dans l’objet la qualité et le terme qui la supporte sont nécessairement confondus. Il suffira donc, d’une part, que les termes du jugement d’inhérence soient connus distinctement et que l’on puisse passer de l’un à l’autre par une transition réelle pour que ce jugement devienne un jugement de relation (car si l’on voulait réduire cette transition à une implication pure, le jugement deviendrait tautologique). Il suffira, d’autre part, que cette même transition réelle cesse d’être déterminée et se convertisse en une simple association, dont le sujet représente la forme globale et l’attribut un aspect isolé, pour que l’on glisse insensiblement du jugement de relation au jugement d’inhérence.

Ce n’est pas détruire l’originalité du sujet par rapport à l’attribut. Car le sujet ne peut être qu’un ensemble de qualités au milieu desquelles on discerne l’attribut. Et la caractéristique du jugement d’inhérence, c’est l’homogénéité des deux termes qu’il réunit et sans laquelle ils ne formeraient pas un tout solidaire. Ce qui le prouve encore, c’est qu’il n’y a pas de jugement d’inhérence qui ne soit réciproque. Le type le plus clair et peut-être le type primitif des jugements d’inhérence, c’est celui qui est formé par le rapport de l’étendue et de la couleur, car l’étendue apparaît bien comme une sorte de support apte à recevoir une diversité de couleurs qui la déterminent : mais on voit tout de suite qu’il est également légitime de dire « l’étendue est colorée, blanche ou noire » ou de dire « toute couleur est étendue ». Si l’on nous presse en disant que les deux propositions n’ont pas le même sens, que dans la première l’étendue se joint à la couleur pour devenir visible, tandis que dans la seconde la couleur se joint à l’étendue comme à une condition de possibilité, nous répondrons que c’est apporter la preuve de l’indétermination où reste le rapport d’inhérence jusqu’au moment où l’on a découvert entre les deux termes qu’il associe quelque relation plus précise.

Par suite, si le propre de l’inhérence c’est de lier des qualités dans un même terme, tandis que le propre de la relation c’est de lier entre eux des termes qualifiés dans un même ensemble, on verra s’évanouir par degrés toutes les différences qui les séparaient, puisqu’un terme n’est lui-même qu’un ensemble de qualités et puisque chercher la loi de cet ensemble, c’est chercher entre ses qualités une relation originale plus ou moins subtile.

Mais ce rapport entre le jugement d’inhérence et le jugement de relation nous permet de vérifier l’identité dans l’être entre la compréhension et l’extension : car, pour énoncer la compréhension de l’être, il faut nécessairement en faire le sujet d’une infinité de qualités ; et cette infinité ne peut être pensée distinctement par un esprit qui se meut dans la durée qu’à condition que les qualités, bien qu’impliquées toutes les unes par les autres, accusent leur hétérogénéité en se groupant selon des relations définies dans des êtres particuliers, qui seront unis à leur tour par d’autres relations définies à l’intérieur d’un système total auquel nous donnons le nom d’univers.

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