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On distingue habituellement les jugements d’inhérence des jugements de relation, bien que l’inhérence soit elle-même une relation. D’autre part c’est parce que l’on considère justement l’inhérence comme la plus simple des relations que l’on a voulu réduire à l’inhérence toutes les autres relations. Cette réduction a eu les plus graves conséquences métaphysiques, car la distinction classique entre la substance et ses qualités n’est qu’une objectivation de la distinction logique entre le sujet et ses attributs. La multiplicité et la variabilité des qualités que l’on peut attribuer au même sujet conduit à faire du sujet un terme indépendant, doué à la fois de permanence et d’unité, et qui supporterait les qualités sans se confondre avec elles ; ainsi, comme on ne peut rien connaître du sujet sinon les qualités, le sujet tend à devenir une mystérieuse entité cachée derrière elles et dont le rôle serait seulement de les soutenir. L’analyse du jugement d’inhérence, jointe à une interprétation ontologique de la différence entre le sujet et l’attribut, devait avoir pour dernière conséquence la croyance dans l’existence d’une chose en soi, que toute philosophie intellectualiste s’efforce d’éliminer, mais que l’on retrouve implicitement dans toutes les formes de l’idéalisme : car, si l’idéalisme transcendantal appuie sur l’affirmation expresse de la chose en soi la conception d’un monde d’apparences qui ne se distingue du monde de nos rêves que par la liaison plus parfaite de ses parties, il subsiste jusque dans l’idéalisme absolu un souvenir de la chose en soi, à laquelle on se réfère encore lorsqu’on soutient que l’être n’est que pensée, au lieu de mettre l’accent sur l’être, et de montrer que la pensée, loin de le limiter, réalise justement les caractères de plénitude et de suffisance qui sont en lui.

Le jugement d’inhérence atteste la présence totale de l’être en chaque point. Car tous les jugements d’inhérence ont en droit un caractère analytique. Sans doute, on fera remarquer que je puis associer à une idée soit une qualité qui, sans faire partie de sa définition, est nécessairement appelée par celle-ci, soit une qualité qui ne coexiste avec cette idée qu’accidentellement ou momentanément : et j’aurai affaire dans le premier cas à une synthèse à priori, dans le second à une synthèse empirique. Mais ces synthèses montrent seulement comment ma connaissance se constitue : elles marquent l’écart qui sépare l’être de l’idée et elles ont pour objet de remédier à l’incomplétude de celle-ci, soit par l’opération de la raison, soit par le témoignage des sens. Cependant, le simple énoncé du jugement d’inhérence prouve qu’il exprime une analyse de l’être, une distinction entre la connaissance que j’en possédais et une qualité sur laquelle porte actuellement mon attention et qui, soit que je l’isole dans cette connaissance même, soit que je l’y ajoute, fait corps avec l’objet de cette connaissance et forme avec lui et en lui une sorte de bloc ontologiquement indivisible. Si maintenant le sujet du jugement d’inhérence, au lieu d’être un concept abstrait, rigoureusement délimité par la pensée, et qui est défini par ce jugement même, consiste dans un terme réel et concret et qu’il faut inscrire à l’intérieur de l’univers, nul ne doute que l’on n’aura jamais épuisé toutes les qualités qu’il sera possible de lui attribuer. Et cette infinité des qualités incluse dans chaque sujet est précisément le signe de l’omniprésence de l’être total.

Ainsi, le jugement d’inhérence est un effet de la fonction analytique de la pensée, non pas seulement par la séparation qu’il effectue entre le sujet et son attribut, mais par la constitution même de ce sujet particulier, qui n’est particulier que dans la perspective originale sous laquelle notre connaissance actuelle l’envisage, et qui, dès qu’on l’approfondit, recèle en lui la totalité des attributs.

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