La même distinction que fait une pensée entre son être propre et le tout à l’intérieur duquel elle est placée et qu’elle cherche à saisir doit se retrouver à l’intérieur de son opération elle-même, dès qu’elle s’exerce, faute de quoi celle-ci ne pénétrerait pas à l’intérieur du tout et ne marquerait pour nous aucun accroissement. Pour que notre pensée demeure une pensée finie, il faut qu’elle cherche à étreindre ce tout, mais qu’elle n’y réussisse jamais : car autrement elle se confondrait avec lui. Chaque opération de la pensée consistera donc dans une transition d’un terme particulier à un autre terme particulier ; seulement, comme cette transition est effectuée par une pensée dont l’unité interne est une figure du tout à qui elle doit l’être qui la supporte et qui l’anime, il en résulte que la distinction que nous devons faire entre ces deux termes différents, au moment de passer de l’un à l’autre, appelle une synthèse par laquelle nous affirmons la relation qui les unit. Sous sa forme la plus dépouillée, la relation ne peut pas être un lien entre l’être et le néant, c’est un lien entre deux aspects de l’être, entre la partie que nous venons de saisir et celle que nous saisissons, soit que celle-ci nous apparaisse comme inhérente à la première, soit qu’à travers leur corrélation leur dualité demeure visible.
Par conséquent, un temps logique est nécessaire pour que le jugement puisse concevoir deux termes à la fois comme distincts et comme unis. Or, ce temps logique exprime la manière dont l’unité de notre pensée surmonte sans l’abolir une succession de perceptions dont nous avons découvert la raison. La succession nous fournit bien une sorte d’illusion subjective qui évoque le passage du néant à l’être ; mais les termes successifs et le temps même où la succession se produit appartiennent également à l’être. Le terme dont s’éloigne mon attention présente, au moment où elle lui associe un terme nouveau, est encore retenu dans la mémoire, et la pensée actuelle du lien qui les unit est le signe de leur commun séjour à l’intérieur de l’être total d’où on les a détachés l’un et l’autre.
Si la relation est la forme de connaissance propre à toutes les choses particulières, ou si, en d’autres termes, on ne peut connaître un objet qu’en distinguant en lui quelque propriété constitutive, ou en déterminant sa place par rapport à quelque autre objet, il y a donc abus à vouloir considérer la relation comme étant par rapport au tout un principe générateur, puisque la relation suppose l’existence du tout dans lequel, après avoir reconnu des éléments, on est tenu de montrer comment ils s’articulent, remédiant en quelque sorte à leur insuffisance par l’appui mutuel qu’ils se prêtent. Cependant l’insuffisance de chaque terme a pour contrepartie la suffisance parfaite du tout et, en faisant de la relation un terme premier dont tous les autres dérivent, non seulement on généralise illégitimement en l’appliquant au tout la condition de la possibilité de la partie comme telle, mais encore on élève contradictoirement jusqu’à l’absolu l’idée même de l’insuffisance, comme si l’insuffisance pouvait être sentie autrement que par son contraste avec la suffisance dont elle porte en elle l’idée, comme si elle pouvait être comblée autrement que par sa participation à une suffisance réelle qui la soutient, fait naître en elle le désir et lui fournit indéfiniment la matière de son accroissement.
De plus, à partir du moment où un sujet fini insère dans le tout la conscience de lui-même, c’est-à-dire la conscience de ses propres limites, il ne pourra embrasser le tout par une vision subjective qu’à condition d’en rompre l’unité, faute de quoi il ne pourrait ni se distinguer du tout ni se distinguer des autres sujets finis. La multiplicité des qualités ou des objets particuliers n’est donc dans chaque conscience que la forme visible sous laquelle l’univers doit nécessairement se présenter aux yeux d’un être qui en fait partie, mais qui ne s’identifie pas avec lui.
Cependant cet être, précisément parce qu’il est inséparable de l’être total et qu’il porte en lui l’indivisibilité de son essence, s’oblige dans chacune de ses démarches à rétablir l’unité de celle-ci aussitôt qu’il l’a rompue. Et c’est la raison pour laquelle aucun des termes distingués par l’analyse ne peut subsister isolément : affirmer un terme d’un autre ce n’est pas seulement les inclure tous les deux dans un même système, c’est sous-tendre à chacun d’eux l’unité totale de l’être dont un aspect particulier appelle la présence, selon un ordre réglé, d’abord des aspects les plus voisins et de proche en proche de tous les autres.