On ne peut identifier une forme d’existence que grâce à la relation. En effet, si on considère cette forme isolément, il est évident qu’elle fait partie de l’être en quelque manière : mais notre esprit n’a pas de prise sur elle ; il est incapable d’en reconnaître la nature propre ; il ne peut y réussir que par l’analyse, qui suppose qu’on a distingué en elle deux éléments et qu’on les a réunis par une relation. Ainsi, tandis que l’objet, antérieurement à l’analyse, n’enveloppait ni vérité ni erreur, tandis qu’il demeurait pour l’esprit une pure donnée dont on constatait la présence sans la penser, la relation nous permet d’en prendre possession ; elle implique une affirmation qui porte sur la coexistence empirique ou sur la solidarité logique de deux caractères, et comme l’esprit, dès qu’il dispose de plusieurs caractères, devient capable de les combiner de différentes manières, il arrive que quelques-unes de ces combinaisons se heurtent, sans qu’il s’en doute, à un démenti de l’expérience ou à une impossibilité rationnelle (en laissant de côté la question de savoir si toute synthèse empirique ne dissimule pas une synthèse intellectuelle trop subtile et trop complexe pour que nous puissions l’effectuer). C’est alors que l’erreur se produit.
A partir du moment où on a distingué dans le réel, pour s’en rendre maître par la pensée, des éléments qui étaient donnés à la fois, il devient possible soit d’associer ces éléments, ce qui nous permettra de reconstituer le réel par des opérations dont on pourra désormais comprendre le sens et vérifier la portée, soit de distribuer les êtres particuliers dans des classes que l’on aura définies par la présence, en chacun des individus qui les forment, soit d’un de ces éléments isolés, soit d’un certain ensemble de ces éléments réunis d’une manière plus ou moins heureuse.
Dès lors, la relation montre comment l’idée générale et le jugement sont inséparables. L’idée générale est une solidification du jugement, tandis que le jugement est l’acte intérieur qui la dégage et qui ne cesse de la soutenir. De là à considérer le jugement, et plus particulièrement la relation qui est la forme commune de tous les jugements, comme le principe générateur de tout le réel, il n’y a qu’un pas. La logique s’élèvera-t-elle contre une telle prétention, en alléguant que toute relation suppose des termes qui lui sont antérieurs, et hors desquels elle ne pourrait pas être pensée ? On n’aura pas de peine à répondre que ces termes eux-mêmes ne peuvent être saisis qu’à condition d’être enveloppés à leur tour dans de nouvelles relations. Dire que l’on s’engage ainsi dans un progrès qui va à l’infini, c’est reconnaître que la relation est elle-même un absolu, au delà duquel on ne remonte pas, et dont la dialectique nous permettra de faire sortir, grâce à une série de démarches dans lesquelles la relation sera tour à tour opposée et nouée avec elle-même, la suite des termes qui nous mènent jusqu’au concret.
Mais de ce qu’il est impossible de déterminer la nature des choses particulières autrement qu’en les faisant entrer dans des relations, il ne suit nullement que la relation se suffise à elle-même. On passe vite sur l’opposition qu’elle est censée résoudre entre les deux termes également indéterminés d’être et de néant. Cependant, on est obligé de reconnaître, d’une part, que le néant ne peut être posé par aucun artifice ni antérieurement à la relation, ni au sein de la relation qu’il détruirait s’il en devenait un élément, et d’autre part, que l’être, dès qu’il est pensé, exige que l’on inscrive en lui tout le reste, y compris la relation elle-même. La relation exprime sans doute le mouvement le plus simple que nous puissions attribuer à un esprit fini lorsqu’il analyse le réel ; mais vouloir tout y réduire, c’est oublier que nous avons implicitement commencé par accorder l’être à l’esprit, à son opération et même à un objet infiniment vaste auquel celle-ci s’applique, mais sans prétendre l’épuiser. Ainsi la fécondité que l’on découvre dans la relation est empruntée et non pas primitive. Et la connaissance n’a de compétence certaine à l’égard de l’être que parce que nous sommes obligés de lui conférer l’être à elle-même, dès sa première démarche.
Dès lors, la nature du jugement s’éclaire. Notre pensée, au moment où elle s’établit dans l’être, s’en distingue en prenant conscience d’elle-même comme d’un être à la fois déterminant et déterminé. Ainsi l’être qui la dépasse ne peut pas être vide et dépourvu de sens : l’univocité suffirait à prouver le contraire ; mais l’originalité de cette forme de l’être que nous appelons notre pensée, c’est précisément d’envelopper seulement en puissance cet être total qui ne cesse de la soutenir elle-même et de l’alimenter. Elle ne pourra donc s’exercer qu’à condition de s’engager dans un mouvement indéfini ; elle passera sans cesse d’un terme à un autre, mais ce second terme, tant qu’on ne l’avait pas encore atteint, pouvait apparaître comme un pur néant : c’était un aspect de l’être avec lequel nous n’avions pas eu encore de contact. Autant il est difficile d’expliquer comment notre pensée, si elle n’est pas située dans un être plus grand avec lequel elle cherche à s’unir, pourra éprouver un sentiment d’insatisfaction, recevoir un ébranlement qui lui permette de faire fructifier ses puissances et d’accroître sa richesse intérieure, autant il est aisé de lui donner ce mouvement par lequel, en découvrant sans cesse de nouvelles formes de l’être, elle alimente et constitue peu à peu sa nature propre, quand on accepte d’inscrire d’abord le sujet dans le tout, au lieu de vouloir contradictoirement faire jaillir le tout de l’activité d’un sujet qui en fait partie.
Puisqu’il est impossible que la pensée sorte jamais d’elle-même, nous devons avoir l’illusion, dans cet accroissement sans bornes de nos connaissances, de tirer de notre propre fonds toutes ces richesses nouvelles qui viennent émerger successivement à la lumière de notre conscience. C’est l’observation qui a conduit Platon à la théorie de la réminiscence et Leibnitz au passage continu, à l’intérieur d’une même monade, des perceptions confuses aux perceptions distinctes. Mais la nécessité où l’on est alors d’établir une ligne de démarcation entre des connaissances en puissance et des connaissances actualisées, doit recevoir une interprétation ; et nous n’en voyons pas d’autre, du moins s’il faut admettre à la fois une identité de nature et une adhérence impossible à rompre entre l’être fini et l’être total, que cette sorte de circulation du premier à l’intérieur du second, au cours de laquelle notre conscience ne cesse de se dilater et de recevoir en elle une lumière de plus en plus vive.