Si notre esprit était capable de se hausser jusqu’à l’acte pur, il saurait renfermer dans une unité intemporelle la richesse infinie du réel. Le réel ne s’offrirait jamais à lui sous la forme d’une donnée sensible ; et au lieu de dire que l’esprit serait réduit à une puissance indéterminée de connaître jusqu’au moment où il viendrait s’appliquer à cette donnée, il faudrait dire que, comme dans les moments heureux où nous jouissons de la plénitude de notre activité intérieure, il sentirait se produire en lui une sorte de déclin s’il fallait qu’il s’exprimât par quelque œuvre visible : celle-ci introduirait en lui une dualité, une passivité vis-à-vis de lui-même et le rendrait vassal de sa propre création.
Cependant, bien que notre entendement fini ne puisse point se séparer du sensible, on ne dira pas qu’il retient seulement de l’acte pur auquel il est uni et qui anime toutes ses démarches une simple impulsion à la fois générale, imprécise et condamnée à demeurer sans fécondité et sans efficacité jusqu’à ce qu’elle entre en rapport avec les objets particuliers dont elle fixe les contours, et qui lui donneront à elle-même son caractère d’achèvement et son objectivité. Car, si l’acte intellectuel semble aboutir ainsi à des schémas de plus en plus complexes et qui le rapprochent par degrés de l’image individuelle, il ne faut pas croire qu’il enrichisse par là son essence propre : c’est l’image seule qui reçoit dans cette opération un perfectionnement ; l’intelligibilité pénètre en elle. Mais lorsque la lumière éclaire les objets particuliers, lorsqu’elle en dessine les contours, qu’elle en fait saillir les reliefs et s’insinue dans leurs replis, elle n’acquiert pas pour cela plus de puissance ni d’éclat ; elle n’ajoute rien de nouveau à son rayonnement. Tout au contraire, il faut dire qu’elle le divise ; elle le met à la portée de notre regard qui ne pourrait pas le soutenir si elle ne le répandait dans l’obscurité afin de dégager, au sein de celle-ci, ces formes opaques qui n’apparaissent dans la lumière que parce qu’elles ne se laissent pas traverser par elle, ces traits d’ombre qui modèlent les objets parce qu’ils forment autant de digues menues entre lesquelles un flot si subtil s’écoule et se répartit. En opposant un obstacle à la lumière, l’objet sensible est lui-même illuminé. C’est de la même manière que l’acte intellectuel, dès qu’il s’applique aux corps matériels, qui n’ont de sens que pour exprimer nos limites et nous présenter le monde comme un ensemble de données, doit se diversifier et se résoudre en une multiplicité de concepts qui sont comme la face que tous ces corps offrent à la lumière. Nous consentons volontiers à reconnaître le progrès réalisé par le sensible quand il se laisse ainsi pénétrer et envelopper par elle : car alors le monde de l’expérience, tel qu’il s’est approprié à notre nature limitée, révèle ses articulations et son caractère systématique, c’est-à-dire sa liaison avec le principe qui le fait être. Comment notre expérience, en demeurant celle d’un être fini, serait-elle indépendante de l’intelligibilité totale qui seule peut rendre compte de la manière dont la forme s’unit à la matière, dès qu’une matière apparaît pour que le monde puisse être donné à une conscience ?
Les genres ne sont pas des termes premiers qu’il nous suffirait de dénombrer et qui seraient la condition initiale de toute connaissance : il faut les déduire, et ils expriment les lois selon lesquelles s’effectue la communication entre la partie et le tout où elle est placée. Ils ne produisent qu’une intelligibilité imparfaite et divisée, et on ne peut leur donner un sens qu’en s’établissant d’abord dans cet acte sans passivité, plein et achevé en lui-même, indépendant du temps parce qu’il ne peut subir aucun accroissement, principe intérieur de l’être et fondement de son unité, partout présent par une sorte de grâce aisée exclusive de tout effort, et qu’il suffit de sentir opérer en nous pour découvrir avec le sens de notre propre vie l’élément d’intelligibilité que recèlent les choses particulières. C’est dire qu’il faut passer de l’ordre intellectuel à l’ordre spirituel pour que les actes intellectuels eux-mêmes témoignent de leur réalité à la fois concrète et suffisante. Ou plutôt, c’est quand l’ordre intellectuel se détache de l’ordre spirituel en s’opposant au sensible, et pour recouvrir celui-ci, qu’il perd sa portée ontologique, qu’il devient abstrait, et qu’il paraît se compliquer et s’enrichir au moment où il limite son champ d’application pour arriver par degrés à se confondre avec le sensible.
Ainsi, si la fonction intellectuelle est ramenée vers sa source, on s’aperçoit alors que c’est en enveloppant le sensible qu’elle le hausse vers l’être, au lieu d’avoir besoin d’acquérir l’être elle-même en descendant vers le sensible. C’est que l’être pur ne se distingue pas de l’intelligibilité totale ; les êtres particuliers sont présents en lui sans morceler son unité ; sa compréhension est infiniment plus riche que la leur ; ou plutôt leur compréhension suppose la sienne qu’elle ne limite qu’en isolant arbitrairement un individu de tous les autres ; mais la multiplicité des individus est la rançon de cette limitation. Ainsi l’extension et la compréhension sont deux notions qui s’opposent et deviennent corrélatives dès que l’unité de l’être est rompue. Dans l’être pur elles s’identifient : c’est un individu infini, c’est-à-dire le seul terme qui soit réellement un individu, et que l’on ne puisse pas diviser en parties séparées, puisque ces parties devraient continuer nécessairement à être enfermées sans aucun intervalle à l’intérieur de sa substance. Et lorsqu’on distingue en lui des genres, on peut, soit en fixant les yeux sur les individus particuliers, faire de ces genres des abstractions d’autant plus vides qu’elles se rapprochent davantage de l’être pur, soit, en observant que les êtres particuliers ne sont que des formes limitées et solidaires de l’être total, en faire des opérations réelles qui participent à la puissance par laquelle le tout donne l’être aux parties qui le forment, intermédiaires et médiatrices entre l’être et les aspects qu’il revêt, et qui, empêchant ceux-ci de tomber au rang de pures données, leur assurent encore l’intelligibilité, la signification intérieure et la vie.