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Il n’y a que le tout et l’individu, dans la mesure où il est à la fois une partie concrète et une image du tout, qui soient sans lacunes. Sans doute les êtres vivants, bien que distants les uns des autres dans l’espace, tiennent encore les uns aux autres soit directement soit indirectement par la génération ; mais il faut qu’ils s’écartent dans l’espace pour devenir indépendants les uns à l’égard des autres et pour que chacun d’eux figure le tout à sa manière : et c’est par cet écart à l’égard même de leurs parents qu’ils détachent d’eux leur propre individualité. A plus forte raison les corps bruts, qu’ils aient ou non la même origine, ne peuvent affirmer leurs caractères propres qu’à condition de contraster avec les corps voisins, et même de se retrouver au milieu des corps les plus différents.

Si cette forme d’individualité, plus vaste que l’être particulier, constituée par le genre ou par l’espèce présente un caractère lacunaire, c’est donc pour que l’indépendance de l’être particulier soit sauvegardée ; et s’il faut que dans l’espèce ou dans le genre il y ait une multiplicité d’individus qui, répétant le même type, n’en expriment pourtant qu’un aspect, c’est parce que, s’il n’en était pas ainsi, c’est-à-dire si le type ne se réalisait que par un seul individu, cet individu qui aurait encore ses limites propres vis-à-vis du tout dont il fait partie, n’en aurait plus vis-à-vis de lui-même et serait incapable de tout développement dans la durée puisque, du premier coup, il aurait atteint son point de perfection. C’est la raison pour laquelle les théologiens ont discuté pour savoir si parmi les esprits purs, c’est-à-dire dans les chœurs des anges, il ne fallait pas assigner à chaque espèce un seul individu qui en réaliserait toute l’essence.

Ainsi se trouve fondée la théorie des classes : en considérant chaque classe comme un fragment du tout et en lui appliquant ce que nous avons dit de l’individu, on comprendra comment les différentes classes pourront être contenues les unes dans les autres. Mais à mesure que l’extension des classes croîtra, leur compréhension croîtra aussi, puisque cette compréhension, au lieu de retenir seulement par abstraction le caractère commun à toute la classe et qui, en tant que commun, est proprement inexistant, contiendra en elle la totalité concrète des caractères dont chaque individu ne réalise qu’une partie. Dès lors, en poursuivant l’opération que nous avons décrite, nous rencontrerons l’être lui-même à l’intérieur duquel nous avions distingué tous ces individus et toutes ces classes ; en fait, nous ne pourrons jamais l’obtenir sous la forme d’une somme, mais c’est que précisément la somme était faite avant que les éléments qui la composent aient été isolés et pour qu’ils puissent l’être. Cependant, la relation entre les individus et les classes justifie les caractères que nous avions antérieurement attribués à l’être, car, puisque la richesse du réel croît à mesure que le regard s’étend, on ne doit pas être surpris si dans l’être absolu la totalité plénière des qualités coïncide avec l’universalité concrète.

Dire que l’être est le tout à la fois dans l’ordre de l’extension et dans l’ordre de la compréhension, c’est se référer encore aux résultats obtenus soit par la division, soit par l’analyse, et de là, on glisse complaisamment vers les thèses qui font de l’être un total, et qui mettent leur confiance dans les ambitions synthétiques de l’esprit. Aussi préférons-nous faire de l’être une unité dans l’ordre de l’extension, c’est-à-dire un individu et non pas une classe, et une unité dans l’ordre de la compréhension, c’est-à-dire non pas une qualité isolée, mais cette implication parfaite de toutes les qualités dans laquelle chacune d’elles ne peut être distinguée qu’en s’opposant à toutes les autres, et par conséquent en les appelant, puisqu’elle en est solidaire.

Bien plus, alors qu’on choque toutes nos habitudes de langage en soutenant que le tout est présent dans chaque partie, il ne peut y avoir aucune difficulté à admettre que l’un, incapable de se morceler, puisse être l’objet de différentes perspectives et donner encore à chacune d’elles son unité caractéristique. La distinction de l’extension et de la compréhension n’a pas lieu en lui parce qu’elle ne peut se produire qu’à partir du moment où cesse son indivision ; mais à partir de ce moment, nous discernons en lui quelque caractère qui fait l’objet d’un concept, et dont nous ne pouvons essayer de maintenir l’existence isolée (sans rompre ses attaches avec le tout), qu’à condition de le retrouver dans tous les termes d’une classe. En ce qui concerne l’être au contraire, la nécessité d’étreindre à la fois, pour poser sa compréhension, la totalité des qualités et l’impossibilité de voir en lui un caractère isolé que l’on pourrait joindre à d’autres pour reconstituer le réel, doivent nous obliger à en faire un individu unique indiscernable de tous les caractères qui le forment. Qu’est-ce à dire, sinon que l’extension et la compréhension s’identifient dans l’être comme dans la source commune où l’analyse pourra les distinguer en les opposant ? Aussi peut-on indifféremment, soit en disant que l’être est le tout, lui donner comme compréhension son extension elle-même, soit en disant que le tout est un, réduire son extension à l’indivisibilité plénière de sa compréhension.

L’impossibilité de considérer l’être comme le plus vaste de tous les genres apparaît donc comme évidente dès que l’on médite sur le caractère de toute classe de supposer un intervalle entre les individus qu’elle contient. Au moment en effet où on atteint la classe qui est la plus grande de toutes, celle qui contient toutes les autres classes et tous les individus de chacune d’elles, il est nécessaire d’abolir tous les intervalles qui leur permettaient précisément de fonder leur multiplicité et leur indépendance relative. Comment en effet imaginer une classe qui, au lieu de se distinguer d’une autre par quelque caractère spécifique, jouirait d’une suprématie parfaite à l’égard de toutes les autres classes en les absorbant à l’intérieur de son essence ? Nous sommes parvenus en un point où la continuité de l’être concret ne peut plus être rompue par la diversité corrélative des êtres particuliers et des espèces qualifiées. Nous nous trouvons désormais en présence d’un immense individu au sein duquel nous pouvons il est vrai discerner des fragments, mais qui n’ont de sens que par rapport au tout, qui ne pourraient subsister isolément, et dont chacun exprime à la fois une fonction du tout et une perspective sur le tout.

C’est par un argument analogue que Kant démontrait le caractère intuitif et non conceptuel de l’espace et du temps. L’un et l’autre lui apparaissaient non pas comme contenus dans une multitude infinie de représentations (à la manière d’un caractère abstrait), mais comme contenant en soi une multitude infinie de représentations (à la manière d’un tout dont les représentations exprimeraient la richesse et la variété). Or il est vrai de dire en effet que l’instant et le lieu ne peuvent pas être détachés de la totalité de l’espace et du temps, que l’espace n’est pas une somme de lieux ni le temps une somme d’instants, et que, bien que tous les instants et tous les lieux soient rigoureusement individuels, chacun d’eux représente cependant un regard sur l’infinité même de l’espace et du temps, qu’il a fallu poser d’abord pour que la solidarité mutuelle de chaque lieu et de chaque instant avec tous les autres permette, dans une seule opération, de dégager leur originalité et leur commune dépendance à l’égard du milieu qui les soutient tous. Maintenant, s’il est vrai que l’espace et le temps sont les deux caractères les plus proches du tout, ou du moins ceux par lesquels l’être révèle de la manière la plus saisissante sa totalité aux yeux des êtres finis, il ne faut pas s’étonner de trouver en eux la même abondance inépuisable, la même continuité, la même indivisibilité que dans l’être lui-même. Ce ne sont pas non plus des classes parce que nul objet n’échappe à leur juridiction, et s’ils paraissent garder leur caractère conceptuel en s’opposant l’un à l’autre, on sait qu’il n’est pas possible pourtant d’imaginer un monde de la durée séparé du monde de l’espace, que, comme les faits physiques sont entraînés dans la durée, les actes psychologiques supposent toujours quelque référence à un objet étendu proche ou lointain, dont ils expriment le rapport original avec notre être subjectif, de telle sorte que, dans la manière dont l’espace et le temps viennent se croiser nécessairement en chaque point de l’univers, nous trouvons un témoignage des caractères que nous avons attribués à l’être, mais mis à la portée de l’homme, qui doit se distinguer des choses, et les faire pourtant entrer de quelque manière en relation avec sa propre vie.

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