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Une opération abstraite, étant incapable d’épuiser soit notre nature soit celle d’aucun individu, mais exprimant pourtant une de nos puissances, devra témoigner de sa liaison avec le tout en l’embrassant dans une sorte d’étreinte indéterminée, c’est-à-dire dans une étreinte qui ne se referme pas.

Cela n’est possible qu’à deux conditions : il faudra premièrement que le concept s’applique à des individus séparés les uns des autres à l’intérieur du tout. Car, faute d’un intervalle qui les sépare, il n’y aurait plus de place entre eux pour des termes différents susceptibles de fournir une matière à d’autres concepts ; de telle sorte que l’inachèvement interne du concept n’aurait pas de répondant hors de l’individu dans le tout dont l’individu est un fragment. Tous les concepts s’appliquant également à la masse à la fois une et continue du concret, et cessant de se combiner dans des groupes hétérogènes, se confondraient à nouveau dans l’unité de l’être d’où l’être fini a pu les tirer en constituant une expérience adaptée et proportionnée à ses facultés. C’est donc parce que le concept traduit seulement un aspect de l’individu, et parce que l’individu à son tour n’est qu’une partie de l’univers, que le concept, pour garder son infinité, doit s’appliquer à une multiplicité indéfinie d’individus, qui doivent montrer pourtant qu’ils ne se confondent pas avec le tout grâce à l’intervalle même qui les sépare. Cependant une deuxième condition est encore nécessaire pour que la notion de classe soit constituée ; il faut en effet que ces individus séparés les uns des autres auxquels le même concept s’applique soient eux-mêmes différents : sans quoi il ne serait pas indispensable qu’il y en eut plusieurs ; et il faut qu’il y en ait plusieurs non seulement, comme le pensait Platon, pour que la perfection du modèle soit imitée et dans quelque mesure approchée par cette série d’esquisses imparfaites calquant sur lui leurs formes individuelles, mais pour que la limitation interne du concept et sa liaison avec le tout reçoivent un témoignage dans la diversité des êtres qu’il contribue à former par sa combinaison sans cesse renouvelée avec tous les autres aspects de l’être.

Ce qui démontre que les caractères distingués par l’analyse ne peuvent pas être isolés les uns des autres en gardant l’existence, ce n’est pas seulement l’impersonnalité et la généralité qu’ils reçoivent, dès qu’on les retire du terme où on les a découverts pour les appliquer à d’autres, c’est surtout l’impossibilité où nous sommes de ne pas les rejoindre entre eux dans une systématisation mutuelle dès que nous voulons soit fixer à chacun d’eux par la pensée une fonction qui le rende intelligible, soit, ce qui revient sans doute au même, l’articuler à l’intérieur du réel.

Il est clair en effet que la couleur n’est point un caractère susceptible d’être posé antérieurement à telle couleur : mais telle couleur, par son contraste avec toutes les autres, les implique toutes. Ainsi à la couleur abstraite que les couleurs particulières viendraient colorer, puisqu’elle aurait le nom de couleur sans en avoir la coloration, nous opposons l’idée d’une totalité concrète du coloré dont chaque nuance originale viendrait manifester un aspect à la fois distinct et solidaire de tous les autres. De même, le mammifère n’est pas un vertébré auquel on a joint le caractère d’allaiter ses petits. Car si on ne rencontre de vertèbres que chez le mammifère, le reptile, le poisson ou l’oiseau, c’est parce que la présence des vertèbres appelle certaines propriétés qui, si elles ne sont pas données à la fois, sont corrélatives les unes des autres, en dehors desquelles le type du vertébré n’aurait pas de réalité, et dont la totalité exprime la richesse concrète de ce type. Chaque espèce de vertébré ne révélerait alors qu’un aspect de cette richesse et supposerait l’existence de toutes les autres espèces par lesquelles tous les aspects du même type recevraient une forme manifestée.

On aboutirait ainsi, en suivant une voie inverse de celle dans laquelle s’engage la pensée abstraite, à regarder comme de plus en plus proches de l’être total et concret les termes en apparence de plus en plus généraux qui comprennent en eux des individus de plus en plus nombreux ; car les individus dont il s’agit, bien qu’étant des individus réels si on les considère avec la totalité de leurs caractères, limitent l’essence qu’ils expriment, au lieu d’y ajouter dès qu’on les oppose les uns aux autres. La compréhension et l’extension varieraient alors en raison directe l’une de l’autre ; l’espèce et le genre auraient infiniment plus de propriétés que l’individu ; les propriétés qui s’excluent dans les individus d’une même espèce, ou dans les espèces d’un même genre, entreraient pourtant dans une correspondance ou une symétrie dont l’idée de l’espèce ou du genre fondent la nécessité interne. Comme ces propriétés n’ont de sens que dans la mesure où elles se répondent en s’opposant, il faut évidemment qu’elles trouvent toutes à la fois leur raison d’être dans le même principe.

A l’égard de celui-ci, c’est l’individu qui est un abstrait, comme il était déjà un abstrait à l’égard de la conscience qui en avait fait un terme distinct d’elle et extérieur à elle. Mais l’échelle de l’abstraction doit être renversée selon qu’on la constitue par rapport à la totalité de l’être en acte, ou par rapport à la conscience, qui est la totalité de l’être en puissance. D’une part l’individu sans doute est le faisceau de toutes les qualités isolées par l’analyse et réparties dans la compréhension de tous les genres subordonnés les uns aux autres ; comme tel, il est un élément de l’univers réel, déjà engagé il est vrai par la conscience dans le monde anonyme de la pensée conceptuelle, mais qui reste adhérent à l’être concret où il occupe une place unique et dont il manifeste un aspect déterminé : il n’est donc qu’une pièce particulière de l’univers mais qui l’exprime tout entier parce qu’elle est solidaire de toutes les autres. D’autre part, celles-ci forment, en se joignant à lui selon un ordre réglé, l’essence plus riche et plus concrète des différents genres : dès lors le genre qui tout à l’heure était un abstrait par rapport à l’individu, n’apparaît plus comme tel que par rapport à l’être plein et parfait d’où son essence est tirée ; mais c’est aussi à sa manière un individu dont les êtres particuliers sont alors les membres dispersés, et qui, en un autre sens, est donc moins abstrait qu’eux.

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