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Dans chacune des opérations de la pensée, il y a une sorte d’infinité en puissance qui exprime non pas seulement l’ambition de notre pensée, mais son unité, c’est-à-dire la perfection même du tout dont elle émane et vers lequel elle tend. Et le mot même de tout, bien qu’il se réfère à des parties et que par conséquent il suppose déjà l’analyse, vise plutôt l’être indivisé, où nous pourrons inépuisablement reconnaître de nouvelles parties, que l’être totalisé, puisque cette totalisation sera toujours inachevée. Plus les opérations par lesquelles le sujet fini se distingue du tout et s’unit à lui deviendront complexes, et plus elles le rapprocheront du concret, c’est-à-dire de lui-même : c’est donc comme si l’individu avait commencé par s’ouvrir dans une sorte de vaste aspiration sur le tout dans lequel il est situé, et comme si, incapable de connaître ce tout autrement que dans ses rapports avec lui-même, il devait refermer cette vaste aspiration sur sa propre nature dans laquelle, il est vrai, il retrouve alors une image du tout formée de toutes les influences qui, venues de tous les points de l’univers, se croisent en elle. Ainsi s’explique comment le monde, qui d’abord nous enveloppe, est à la fin enveloppé par nous : distinction où il est facile de retrouver celle de l’âme et du corps.

Cependant s’il existe, comme nous le montrerons à l’article VIII, une idée qui, ne s’opposant à aucune autre, les renferme toutes, qui soit indéfinissable non pas parce qu’elle est obscure et indéterminée, mais parce que toutes les définitions, toutes les déterminations et toutes les circonscriptions que l’on pourra faire s’opèrent en elle, qui ne puisse pas être divisée parce qu’elle est parfaitement une ou, ce qui revient au même, parce qu’elle porte l’infinité en elle, alors on pourra être assuré qu’une telle idée, contrairement à toutes les autres, ne peut pas se distinguer de son objet, et qu’étant l’idée même du concret, elle est aussi l’idée adéquate de l’être.

Dès lors, puisque l’être est en nous tout entier, il n’y a rien hors de nous qui soit décisivement imperméable à notre connaissance. Et les formes d’existence en apparence les plus hétérogènes à la nôtre répondent pourtant dans une certaine mesure à quelque accord entre le réel et nous, à quelque action des sens ou de l’entendement par laquelle nous entrons en contact avec lui. L’univers extérieur nous offre par conséquent dans une sorte de spectacle le tableau de nos différentes puissances ; et si nous ne créons pas ce spectacle, du moins lui donnons-nous, en mettant en jeu ces puissances, la lumière qui l’éclaire. On comprend bien comment chacune de ces puissances va naturellement à l’infini : mais elle ne se distinguerait pas des autres, au lieu de nous permettre seulement de nous appliquer à un objet, elle nous identifierait avec lui, elle surmonterait notre nature finie, elle nous obligerait à confondre notre entendement avec l’entendement divin et la connaissance avec la création, si son infinité était une marque de plénitude plutôt que d’inachèvement.

Mais ce caractère inachevé de toute opération abstraite ne peut empêcher qu’en tout point auquel on l’applique nous ne rencontrions l’être concret, c’est-à-dire une infinité actuelle, qui contraste avec son infinité virtuelle ; ainsi nous ne trouverons dans le monde que des individus auxquels nous prêtons, sans l’appréhender, ce caractère d’interne totalité dont nous n’avons pu faire l’expérience qu’en nous-même. Pour que le spectacle que le monde nous offre nous apparaisse comme bien fondé, pour que nous puissions nous considérer nous-même non pas seulement comme un spectateur, mais comme une partie du spectacle, il faut que tous les éléments de celui-ci jouissent d’une indépendance et d’une suffisance comparables à la nôtre. Notre croyance en l’objectivité des choses est légitime parce que, après avoir reconnu que notre propre individualité, en réalisant une image du tout, participe à son existence, nous sommes obligés d’attribuer à chacune des parties du spectacle qui est devant nous, précisément parce que nous en sommes une, la même existence qu’à nous-même.

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