Si chaque concept, isolé du tout subjectif dans lequel il a pris naissance, possède en droit une extension sans limite, c’est afin de témoigner qu’il ne subsiste pas isolément ; en s’étendant à tout le possible, il faut qu’il regagne idéalement cette solidarité avec le tout qu’il avait en apparence perdue au moment où l’analyse avait circonscrit sa compréhension. Mais si chaque concept garde une puissance d’application infinie, comment les différents concepts peuvent-ils en même temps former des classes contenues les unes dans les autres ? C’est en effet dans la constitution de ces classes que se révèle l’originalité de la pensée logique : elles sont comme des infinis de différents ordres qui, sans rien abandonner de leur infinité, ont entre eux certains rapports d’implication. Cette question est solidaire de celle que nous avons essayé de résoudre au § 4 du présent article, quand nous nous sommes demandé comment les objets se distinguaient les uns des autres si toutes les qualités étaient présentes dans chacun d’eux.
On voit sans peine en effet que, si nous pouvons considérer un caractère à part, nous pouvons aussi, sans le replonger encore dans le tout où nous avons discerné sa présence, le rejoindre tour à tour à beaucoup d’autres ; et comme tous les caractères s’impliquent mutuellement, nous pourrons faire entrer le même caractère dans des synthèses variées formées avec plus ou moins de bonheur selon l’appel de nos besoins ou les exigences de notre entendement. Ces synthèses elles-mêmes viendront toujours s’inscrire de proche en proche dans un concept plus général défini seulement par les caractères qui leur sont communs. Si enfin chacun des concepts subordonnés les uns aux autres, au lieu de grouper les caractères au hasard comme leur implication réciproque semblerait l’autoriser, ne peut accepter en lui certains d’entre eux qu’en en excluant d’autres incompatibles avec les premiers, c’est parce que l’implication totale ne se réalise que dans l’être pur et que chaque aspect de l’être, bien qu’il suppose tous les autres, enferme seulement en lui l’ensemble cohérent et défini des éléments qui sont susceptibles de prendre place dans la perspective sous laquelle on le considère. Ainsi, lorsque la présence d’un caractère entraîne l’absence d’un autre, c’est que celui-ci, situé soit au même rang, soit en un rang différent, dans la hiérarchie conceptuelle, exprime un autre aspect de l’être réalisé sous une forme visible en un autre point, mais qu’il faut opposer au précédent pour que l’analyse soit possible et que les différentes qualités, confondues à l’origine dans le même tout, viennent se dégager et ressortir grâce à leur contraste même. C’est parce que l’objet individuel est lui-même un abstrait que la pensée discursive l’oppose à d’autres objets et qu’elle soumet sa constitution interne à la loi de contradiction, qui ne reçoit pourtant un sens que dans le système de représentation propre à chaque conscience, puisque l’objet considéré en soi ne se distinguerait pas du tout dans lequel toutes les perspectives subjectives viendraient se rejoindre et s’identifier.
L’une des illusions les plus tenaces de l’esprit humain consiste à regarder les classes, ou plutôt les groupes de caractères par lesquels chacune d’elles est définie, comme des formes de l’être réellement distinctes, et même comme des principes antérieurs à l’être concret dissimulés en quelque sorte par lui et dont la fonction propre serait d’expliquer la genèse du tout, au lieu de trouver en celui-ci l’explication dont ils ont eux-mêmes besoin. Mais deux observations devraient pourtant nous mettre en défiance contre le crédit qu’on accorde à l’abstrait : d’une part, en effet, l’abstrait est un moyen dont nous nous servons pour faire sortir par degrés l’être du néant par un processus d’enrichissement graduel ; or, cette opération consiste seulement à ordonner avec habileté les résultats de l’analyse et nous ne pouvons l’effectuer que dans un temps logique, qui est une création artificielle de notre esprit, intermédiaire entre l’éternité, que nous attribuons à l’être, et le temps réel dans lequel le monde déploie ses formes particulières aux yeux d’un être fini. D’autre part, l’abstrait, qui ne parvenait à donner une figure de l’être qu’en le vidant de cette abondance intérieure sans laquelle il n’est que déficience et néant, ne peut assimiler à son tour la qualité, en la retirant du concret où l’analyse la découvre, qu’en lui donnant un caractère anonyme qui la rend méconnaissable et nous interdit de la réaliser sans l’individualiser à nouveau. Les nominalistes ont bien raison de ne pas vouloir que l’idée du vertébré ait d’existence objective hors de tel animal qui est pourvu de vertèbres, ni l’idée de blancheur hors de tel objet particulier dans lequel on trouve telle nuance unique de blanc. Et l’on sait bien que l’invention des genres est à la fois l’effet de notre subtilité, de l’art avec lequel nous rapprochons par d’ingénieuses comparaisons des termes en apparence différents, et l’effet de notre grossièreté et de notre ignorance, qui nous empêchent de pousser l’analyse jusqu’au dernier point et de reconnaître dans chaque individu le caractère unique et incomparable de tous ses éléments, des plus saillants comme des plus cachés.
Pour redonner un sens à cette diversité de concepts qui s’emboîtent les uns dans les autres, il faut abandonner le point de vue de l’être pur, puisque celui-ci, antérieur à la distinction soit des qualités sensibles soit des concepts, ne pourrait être réobtenu, grâce à une construction de la pensée, que par une rencontre en un même point de toutes les qualités ou de tous les concepts ; et de fait, en ce point, la différence entre le concept et la qualité s’évanouirait, puisque le concept recouvrerait son caractère concret, et que la qualité perdrait le caractère de passivité par lequel elle se manifeste aux yeux d’un sujet comme une pure donnée. Entre le tout parfaitement plein, mais confus pour nous qui continuons encore à en faire partie alors même que nous nous en séparons idéalement, et ce tout divisé dont on pourrait dire qu’il demeure toujours inachevé, que l’intelligence nous permet de nous représenter, le sujet fini a introduit ses démarches originales et un échelonnement dans la durée au cours de laquelle il a constitué sa propre nature. Ainsi les différents concepts ne peuvent retrouver un sens que pour un être fini dont l’activité, bien que toujours une, se diversifie pourtant et multiplie indéfiniment ses opérations afin d’essayer d’atteindre ce même tout auquel il est nécessairement lié, mais qui déborde sans cesse les efforts qu’il fait pour l’assimiler.
C’est la multiplicité des concepts qui accuse le caractère abstrait, c’est-à-dire l’incomplétude de chacun d’eux. Aussi est-il vrai de dire que tous les concepts s’impliquent, et que, quel que soit celui que l’on adopte comme premier terme, il y a entre eux une sorte d’appel réciproque. Mais cet appel cache l’unité de l’être d’où ils ont été tirés et dont ils expriment les aspects différents.