Nous ne parvenons à saisir le concret, c’est-à-dire l’actualité plénière de l’être, que dans notre propre nature individuelle et non pas même dans l’individualité d’un autre, puisque celle-ci, étant extérieure à nous, la connaissance que nous en avons se distingue de son objet et qu’elle n’est jamais assez parfaite pour être assurée de ne pouvoir s’appliquer qu’à lui seul ; au contraire quand il s’agit de nous, la conscience que nous avons de notre être, se confondant avec notre être même, possède le caractère d’unicité qui ne peut appartenir qu’à l’intimité.
Toute connaissance objective est donc abstraite, et ce qui le prouve c’est que, pour atteindre l’individuel comme tel, il faudrait essayer de le surprendre non pas dans ce que nous appelons une chose particulière, mais dans les perceptions successives que nous en avons. Entre celles-ci nous discernons des ressemblances assez étroites pour les confondre ou du moins pour les interpréter comme étant des perspectives différentes sur un même original. Mais si le concret c’est la perception et non pas l’objet, on comprendra sans peine pourquoi c’est sur le modèle de la réalité spirituelle qu’il faudra concevoir la nature de l’être pur. Seulement, tandis que notre conscience l’égrène dans la durée, le privilège de l’abstraction est de l’y soustraire, de telle sorte que nous ne pouvons nous représenter sa permanence qu’à condition de resserrer sa richesse dans des cadres où elle acquiert l’immobilité en échappant à la vie. Les objets empiriques sont les premiers de ces cadres : aussi le temps de l’univers est-il un temps construit différent de la durée de la perception. Ces objets sont susceptibles d’entrer à leur tour dans des cadres de plus en plus étroits, où la succession objective devient une pure consécution logique, en attendant que, pour pénétrer dans le cadre de l’être abstrait, ils laissent s’exténuer tout ce qui faisait leur diversité et leur ordre, mais en même temps leur réalité.
La connaissance intérieure de soi, étant la seule connaissance concrète, présente un caractère d’immédiate possession et cette infinité pleine d’échos à laquelle nous donnons le nom de sentiment. Toute autre connaissance la suppose ; elle l’analyse et la dilate. Mais une connaissance qui cesse d’être confuse pour devenir distincte et qui cesse d’être totale pour isoler un aspect du réel n’a plus la chaleur et la plénitude inséparables de l’intériorité d’un être à lui-même. Elle sera donc considérée comme une connaissance extérieure. La constitution de la science montre précisément que c’est dans ses parties les plus abstraites et lorsqu’elle s’éloigne le plus du sensible qu’elle a les plus grandes prétentions à l’objectivité. Cependant, loin de considérer les théories contemporaines qui font de la pensée conceptuelle un jeu de conventions plus ou moins arbitraires, mais justifiées par le succès, comme une sorte de renoncement à la connaissance de l’absolu, il faut, en les poussant jusqu’à l’extrémité, les incorporer à notre doctrine de l’être. Car tous les actes de l’intellect ont leur foyer dans cet être total dont la conscience témoigne qu’il est intérieur à nous comme nous sommes intérieurs à lui ; grâce à leur accomplissement, nous détachons de nous-mêmes pour le saisir sous une forme divisée un spectacle avec lequel notre propre réalité formera contraste par son caractère ramassé et global. Si ces actes trouvent leur confirmation dans une pratique qui réussit, c’est parce que la nature à laquelle ils paraissent s’adapter si bien est non point une matière hétérogène à laquelle ils s’appliquent, mais la substance même dont ils se sont détachés. Notre moi faisait corps avec elle depuis l’origine, et si nous trouvons en elle des sillons dans lesquels s’engagent avec tant d’aisance l’intelligence et la volonté, c’est parce que ces facultés elles-mêmes n’ont acquis l’indépendance que corrélativement à ce monde abstrait et même à ce monde sensible dont elles représentent en quelque manière la forme créatrice.
Nous ne saisissons donc la compréhension infinie de l’être concret que dans notre propre nature. Hors de nous, l’individu est déjà un abstrait formé par une imprégnation de perceptions multiples et successives ; mais, pour pouvoir se représenter conceptuellement cet univers désormais extérieur à nous, dont nous avons d’abord senti en nous la présence totale, il faut que nous puissions l’embrasser par la pensée sans l’identifier avec nous : ce qui n’est possible qu’en le vidant de toute substance. Entre cet être sans contenu et la réalité plénière de notre être propre, nous introduirons une hiérarchie de concepts de plus en plus complexes qui restreindront le champ de leur application à mesure que nous laisserons pénétrer en eux un plus grand nombre de qualités diverses filtrées par l’analyse de notre expérience intime. Avec les débris de cette analyse, nous nous donnerons l’illusion de reconstruire le monde synthétiquement.