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Lorsque nous fixons les yeux sur l’être d’une chose, nous disons tour à tour qu’elle est contenue dans l’être et qu’elle possède l’être (cette dernière expression n’impliquant pas encore la possession par une conscience d’un de ses états). Est-ce faire de l’être dans le premier cas un genre et dans le second une qualité ? Il y a cependant une différence à cet égard entre l’idée de l’être et toutes les autres idées, car, lorsque nous disons d’un objet qu’il est blanc et d’un individu qu’il est juste, nous pouvons bien considérer le blanc et le juste comme faisant partie de leur nature, mais nous ne pouvons pas inversement dire que cet objet est contenu dans la blancheur ou cet individu dans la justice. Il nous faut constituer une classe formée par les objets blancs ou par les êtres justes à l’intérieur de laquelle nous pouvons placer, il est vrai, le terme considéré, mais qui est formée d’individus séparés dont le nombre est susceptible de croître et de diminuer, puisqu’elle contient à la fois des êtres réels et des êtres possibles et puisque toute qualité, étant un élément du devenir, change incessamment de sujet. De plus, la circonscription que nous lui donnons est une vue de la pensée et possède un caractère plus ou moins artificiel : car les objets les plus dissemblables par ailleurs peuvent être réunis dans la même classe, à condition que nous discernions en eux une même qualité sur laquelle porte actuellement notre regard, et qui peut être la plus superficielle de toutes.

Pour s’apercevoir que cette opération n’a pas de portée ontologique, il suffit de remarquer qu’un genre ne participe à l’être que si, replaçant la qualité qui le définit dans le faisceau infiniment complexe d’où nous l’avons tirée, nous assignons à celle-ci une place dans l’univers en l’individualisant. L’être, au lieu d’être découvert par cette analyse abstraite, doit être au contraire supposé par elle : ce qui le prouve, c’est la nécessité où nous sommes non pas seulement de joindre cette qualité à beaucoup d’autres, mais encore de lui donner un aspect original et unique, d’en faire telle nuance de la blancheur ou tel mode de la justice pour qu’elle ne perde point ses attaches avec lui.

Dès lors, il y a une contradiction certaine à vouloir faire de l’être une qualité comme les autres, et même la plus indéterminée et la plus stérile de toutes, alors que l’être ne peut se rencontrer que là où toutes les qualités sont réunies. C’est pour cela qu’il n’est nulle part comme terme séparé et qu’on ne le voit pas alors qu’on voit tout le reste. Mais c’est pour cela aussi qu’il est partout puisqu’on ne peut poser aucun terme particulier qu’en posant le tout dont celui-ci se détache. Ajoutons encore que, si l’être est une synthèse de qualités, ce n’est pas pourtant cette synthèse imparfaite que nous obtenons en associant les unes aux autres les qualités dont nous avons reconnu en lui la présence ; c’est la synthèse totale recélant en elle l’infini et que nous devons commencer par supposer pour que l’analyse puisse commencer. Cette analyse appuyée sur l’être ne l’épuise jamais ; mais l’appui que l’être donne à toutes les opérations de la pensée justifie leur valeur objective et permet d’inscrire notre connaissance dans l’être en maintenant entre elle et lui une distance qu’elle ne franchira jamais et à l’intérieur de laquelle s’effectuent tous ses progrès.

Par conséquent, en disant qu’une chose possède l’être, nous ne voulons pas dire qu’elle le possède comme une qualité, mais que nous la considérons en totalité, dans ce qu’elle nous révèle et dans ce qu’elle nous cache, c’est-à-dire dans ses rapports avec tout l’univers et non pas seulement dans ses rapports avec nous. De même, quand nous disons qu’une chose est contenue dans l’être, nous ne voulons pas dire qu’elle y est contenue comme dans un genre, mais qu’elle en est un aspect et même un aspect qui l’exprime totalement. C’est parce que l’être n’est pas une qualité qu’il n’est pas non plus une classe. Cette classe ne pourrait être formée d’individus séparés, car comment imaginer une lacune qui les sépare sans ressusciter l’idée de néant ? Elle ne serait pas susceptible de croître ou de diminuer, car où retomberait ce qui lui serait retiré, où serait puisé le surcroît qui pourrait lui venir ? Il y a un devenir incessant des formes de l’être, mais il se produit à l’intérieur de l’être qui demeure lui-même sans changement, semblable à l’espace qui ne laisse voir en lui aucune trace du mouvement qui l’a traversé.

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