En s’élevant maintenant au-dessus du monde jusqu’à l’acte qui le soutient, et dont nous montrerons qu’il est l’essence de l’être, on aboutira à cette conclusion, c’est qu’il n’y a pas de différence, sous le rapport de l’être, entre Dieu et sa création. Personne n’oserait prétendre que c’est relever la dignité de Dieu que de considérer sa création comme une illusion absolue. Mais même à cette illusion, dont on peut se complaire à considérer la nature comme imparfaite et relative, il faut, telle qu’elle est, attribuer l’existence pure et simple. Si l’on se place au point de vue de la fécondité ou de la suffisance, il peut donc y avoir un abîme entre Dieu et le monde. Mais il est impossible que Dieu, dans la générosité sans réticence de l’acte créateur, appelle les choses à bénéficier d’une autre existence que de celle dont il jouit lui-même éternellement. Il n’y a pas d’existence diminuée ou bâtarde, parce que l’existence de chaque objet, c’est la présence en lui de l’acte divin sans lequel il ne serait rien.
Nous nous rendons pleinement compte des difficultés auxquelles se heurte la pensée dans l’affirmation de l’univocité. Mais ces difficultés ne doivent pas nous conduire à altérer la pureté des notions. L’être fini ne paraît faire échec à l’univocité que si l’on confond son être non pas même avec ses qualités, mais seulement avec la finitude de ses qualités. On montrera que si chaque individu n’existe que par son inscription dans le tout, ce qui évidemment l’enferme lui-même dans des limites, il faut non seulement que le tout lui soit présent grâce aux liens qui l’attachent de proche en proche à tout ce qui l’environne, mais encore que le tout soit présent en lui grâce à une participation personnelle et active pour laquelle la conscience est nécessaire. Alors le moi s’unit à l’acte en devenant acte, et la présence de Dieu, au lieu de se réaliser dans le monde par une opération qui nous échappe et que nous subissons, se réalise en nous par une opération qui nous est propre et qui nous libère de nos limites en nous identifiant avec le principe qui nous fait être.
Mais afin d’achever de saisir pourquoi l’être n’est pas une idée abstraite, il faut examiner maintenant quel est le rapport que soutiennent avec l’unité de l’être la multiplicité infinie de ses formes. Car l’être s’offre à nous à la fois comme un et comme multiple. Et le propre de la dialectique ne peut être ni de diviser l’un, ni d’unifier le multiple, puisque ces deux caractères sont inséparables, mais de montrer comment la multiplicité, au lieu de détruire l’unité, la requiert et atteste en quelque sorte l’efficacité omniprésente de son opération. On établira d’abord un lien entre l’universalité et l’univocité en cherchant ce que deviennent à l’égard de l’être les notions classiques d’extension et de compréhension.