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Il y a un paradoxe certain à soutenir que l’être n’a ni hétérogénéité ni degrés, d’autant plus violent que nous paraissons nous être fermé par avance toutes les issues, soit en rejetant la distinction classique de l’existence et de la réalité, soit en refusant de faire entrer dans un même genre abstrait l’immense variété et l’admirable hiérarchie de ses formes. Mais si l’être de toutes les formes, quelle que soit l’originalité de chacune d’elles, consiste dans leur agrégation au même tout, on comprendra mieux pourquoi il ne diffère pas de l’une à l’autre et pourquoi aussi chacune exprime adéquatement, malgré ses limites, la totalité de l’être. Ce n’est pas seulement parce qu’il y a l’être total présent avec elle, encore qu’au delà de ses limites, mais parce que c’est lui qui la limite et que le contenu même des limites est l’effet d’une action qui vient de partout. Quant à l’idée des degrés de l’être, il est impossible de lui donner un sens autrement qu’en faisant renaître l’idée du néant et en remplissant par une série continue, dont tous les termes participeraient à la fois de l’être et du néant, l’intervalle qui séparerait ces deux extrêmes. En fait on ne rencontrerait ceux-ci nulle part : le passage à la limite qui nous fournirait l’être pur sous une forme séparée est aussi illégitime que celui qui nous fournirait le néant. À la série des termes et à chaque terme nous donnons l’existence simple et indivisible ; de plus, l’imperfection dans l’existence même implique qu’on l’abolit au moment où on la pose : car la raréfaction de l’existence consiste à introduire en elle contradictoirement le vide, c’est à dire le néant. Ce néant apparent, c’est la richesse totale de l’être qui se révèle à nous aussitôt que l’abstraction essaie d’en isoler un aspect limité.

Si l’être convient absolument à chacun des éléments de l’univers, précisément parce que cet élément ne peut pas être détaché de tous les autres ou encore parce qu’il y a entre eux une implication mutuelle totale, que devient l’idée même de la hiérarchie des êtres ? L’être ne doit-il pas ressembler plutôt à une sorte de foyer qui répandrait sa chaleur et sa lumière sur tous les objets qui l’entourent proportionnellement à la distance qui les en sépare ? Chaque objet n’aurait-il pas pour l’être une capacité, une puissance de réceptivité plus ou moins grande qui permettrait de lui assigner une place dans une sorte d’échelle ontologique ? Nous ne le pensons pas. Car l’être ne mesure pas ses dons. Il se donne tout entier à chacun de ses membres. Sa présence ne peut être que totale. C’est seulement si on le considérait comme distinct des objets auxquels il s’applique qu’il pourrait se diviser inégalement entre ceux-ci, comme la lumière se répartit dans la diversité des éclairements. À partir du moment où nous concevons l’idée d’une hiérarchie, ce n’est pas l’être même que nous avons en vue, ce sont ses qualités, ce qu’il y a en lui de différent et non pas ce qu’il y a en lui d’identique.

Mais, dira-t-on, ces qualités sont indiscernables de l’être, puisque vous ne voulez pas que l’être soit une propriété séparée. Dès lors, concevoir une hiérarchie de qualités, n’est-ce pas concevoir une hiérarchie de l’être lui-même ? Nous répondrons que c’est parce que cette hiérarchie est intérieure à l’être total qu’elle n’affecte pas la nature de celui-ci. Toute hiérarchie porte sur des valeurs, et la plus humble de toutes les valeurs a sa place dans l’être au même titre que la plus haute ; celui-ci les contient toutes ; il réserve à toutes le même accueil généreux.

Mais d’où provient alors la différence que nous faisons entre elles ? Cette différence suppose un critère d’évaluation qui ne peut pas être l’être, puisqu’il n’y a rien en dehors de l’être et que tout est égal devant lui. Mais si nous prenons dans l’être une de ses formes privilégiées, et que nous jugions de tout le reste par rapport à elle, on comprend sans peine comment nous pouvons constituer une échelle hiérarchique, dont chaque terme présente une valeur plus ou moins grande à l’égard du type que l’on aura adopté comme repère, selon qu’il lui ressemblera plus ou moins, qu’il répondra plus ou moins bien à ses besoins les plus essentiels ou les plus délicats, qu’il se rapprochera plus ou moins de la perfection propre à ce type et vers laquelle il tend sans jamais l’atteindre. Mais que l’on change de repère, et tous les termes de la hiérarchie prendront une valeur et une place nouvelles dans une hiérarchie différente.

Il est naturel à l’homme de tout juger en fonction de lui-même. Et il n’a tort que lorsqu’il convertit en un ordre de perfection ontologique l’ordre relatif des valeurs humaines. Il y a des mondes avec lesquels l’homme a peu de contact et où il pénètre à peine ; il cherche à restreindre leur participation à l’existence dont ils ne seraient que des ébauches ou des fragments résiduels ; mais c’est qu’ils ne sont pas à sa mesure : que l’on change la mesure, et l’on découvrirait en eux une abondance infinie où toutes les lois de la science trouveraient une application, où les formes les plus variées de l’art le plus subtil auraient encore à s’exercer, où, au-dessous de la forme apparente, d’autres formes, qui nous demeureront peut-être éternellement cachées, ne cesseraient de multiplier l’ingéniosité de leurs combinaisons : à côté d’elles, si on pouvait les connaître, notre propre forme humaine paraîtrait d’une immense grossièreté. Ce qui doit nous rendre prudents, quand nous voulons juger de l’être à la mesure de l’homme, c’est que nous ne sommes pas moins incapables de voir ce qui nous surpasse trop en grandeur que ce qui est trop éloigné de nous par sa petitesse, et qu’ainsi nous mettons le néant au sommet de l’échelle comme à l’autre bout.

Il y a une infinité d’échelles, toutes également situées dans l’être ; mais il ne se règle sur aucune d’elles. Dans l’échelle des biens naturels, l’ordre des valeurs n’est pas le même pour l’homme, le chien ou l’abeille. Or l’être total, souverainement impartial et fécond, sans se laisser entraîner par aucune complicité, fournit également à tous, à l’animal et à l’homme, à l’âme et au corps, les moyens de réaliser leur destinée et de discerner en lui des valeurs subjectives qu’il justifie sans être incliné par elles.

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